L'État Wal-Mart

Dans les années 1980, on avait associé les volontés de réforme du gouvernement Bourassa à l'État Provigo (qui remplaçait l'État providence). Aujourd'hui, l'image qui me vient en tête pour qualifier le projet de «modernisation» (ou «réingénierie») présenté mercredi par Mme Monique Jérôme-Forget, est celle de l'État Wal-Mart.

Comme pour le champion du commerce de détail, le gouvernement du Québec propose un État axé sur le «service» au citoyen, et ce, «au meilleur prix chaque jour».

La vision qui surgit entre les lignes des documents disponibles est celle d'un État platement fonctionnel, une sorte d'entreprise de services publics qui ne véhiculerait aucun projet politique, social, culturel ou même économique.

Le gouvernement veut «recentrer l'État sur ses missions essentielles». Cette affirmation est lourde de sens. Quelle est, en effet, «l'essence» du rôle de l'État?

Il est important, à ce stade-ci, de bien saisir la signification du projet proposé. La vision soumise par le gouvernement libéral n'est pas neutre.

Les objectifs fixés par le plan de modernisation sont éclairants à cet égard. Ils sont explicites: améliorer la prestation de services; à moindre coût; en obtenant des gains d'efficacité au sein de l'administration publique.

Subsidiairement, comme une conséquence de ce plan, un État «plus mince et plus agile», dit le document, devrait, selon le gouvernement actuel, favoriser un accroissement de la prospérité individuelle et collective des Québécois.

Les premières mesures proposées vont également dans ce sens: création de Services Québec; gouvernement en ligne; centre de services administratifs; partenariats privés-publics; création d'agences; réseaux locaux de services de santé; fusion d'Emploi-Québec avec la sécurité du revenu; remplacement d'organismes conseils dans le secteur de la santé et des services sociaux par une «banque d'experts» appelés au besoin...

Le «sens» du projet se trouve dans cette liste de priorités. Personne n'est contre une bureaucratie efficace et tout le monde appuie la lutte contre le gaspillage de fonds publics. Mais la conception du rôle de l'État qui est ici proposée est pour le moins restrictive.

Que reste-il du rôle de l'État dans le développement culturel, le développement social, le développement économique du pays, le développement des compétences des citoyens? Que fait-on de son rôle de garant des processus démocratiques, de la sécurité et de la justice?

En réalité, le gouvernement est fidèle aux préceptes idéologiques qui l'inspirent et renvoient à la responsabilité individuelle et aux lois du marché pour gouverner l'évolution de la société. Les autres partis politiques ont-ils une autre vision à proposer? Notre drame se situe peut-être là, dans l'absence de contre-proposition emballante.

On a dit abondamment que la montagne avait accouché d'une souris. Cette lecture est sans doute celle que souhaitait le gouvernement. La simultanéité du séjour du premier ministre Jean Charest en France avec la présentation du plan Jérôme-Forget, qu'elle fût délibérée ou pas, renforçait cette impression que les mesures annoncées n'avaient pas autant d'importance qu'on l'eût cru. M. Charest faisait en quelque sorte la démonstration qu'il s'intéressait aux affaires étrangères autant sinon plus qu'à la réorganisation proposée par sa ministre.

D'autres éléments contribuaient à minimiser l'étendue de la transformation proposée. La présidente du Conseil du trésor a parlé de discernement, d'écoute, de persévérance, de pédagogie. Elle a reconnu qu'il faudrait de la patience, procéder à des consultations et «ne pas jeter le bébé avec l'eau de la baignoire». En 1998, M. Charest voulait qu'on en finisse avec la Révolution tranquille, sa ministre disait mercredi que les Québécois avaient raison d'être fiers de cet héritage, mais pour mieux nous inviter à en prendre nos distances.

En effet, Mme Jérôme-Forget soutient que, depuis les années 1960, l'État fut «l'épine dorsale» du développement du Québec et qu'il est temps de remettre cette réalité en question. Or cette réalité, il y a longtemps qu'elle n'est plus. Le Québec ne s'est pas développé que par l'État. Le gouvernement néglige le rôle de Québec Inc, la contribution des groupes communautaires dans le développement social, l'impact des mouvements coopératifs dans l'habitation, les services financiers autant que dans la production forestière ou agricole, la renaissance de l'économie sociale, l'impact des mouvements environnementaux, la découverte par les Québécois des marchés boursiers.

M. Charest et son gouvernement ne proposent pas une démolition en règle de l'État. Il habille son projet d'intentions louables, que personne ne peut contester. Il relègue toutefois l'État à une fonction instrumentale qui donne l'impression, par la platitude du plan de «modernisation» proposé, d'évacuer la dimension politique de son action. Ce faisant, c'est pourtant une vision politique très précise non seulement du rôle de l'État mais du fonctionnement d'une société qu'il impose à ses commettants.

Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde. Il s'exprime ici à titre personnel. michel.venne@inm.qc.ca
3 commentaires
  • Andrée Ferretti - Abonnée 10 mai 2004 06 h 48

    Jusqu'où?

    Merci, cher monsieur Venne, pour cette nécessaire mise en lumière de la supercherie du gouvernement de Jean Charest.

    Inspirée par mon inquiétude permanente pour notre avenir collectif, j'ajouterais que la principale conséquence de la domination Wal-Mart est la disparition graduelle mais sans cesse accélérée de la classe moyenne, la multiplication des pauvres et leur appauvrissement continu, l'abaissemenent du niveau de l'éducation générale, donc, l'abolition des conditions minimales d'existence de la démocratie libérale qui aux USA ont conduit à l'élection frauduleuse de Bush et à ses sales guerres.

    Et nous,où nous conduira-t-il en ligne droite et en vitesse, si ce n'est au dépérissement de notre conscience nationale et de notre conscience sociale déjà si fragiles?

  • Claude L'Heureux - Abonné 10 mai 2004 23 h 24

    Nous sommes responsables

    Ce sont les Québécois qui ont élus ce gouvernement, soit par dépi face au laisser-aller du dernier gouvernement avec une politique de conciliation travail-famille mal avisée et le manque de politique nationale active (je m'inspire des propos de Robert Laplante que l'honorable madame Ferretti connait bien...) ou par désintérêt, trop occupé à consommer ... des voitures rutilantes!

    Je ne sais trop si la classe moyenne diminue mais je vois trop de ces grosses cylindrés pour plaindre cette classe qui n'a d'yeux que pour ce... veau d'or! La mesure est importante pour qui veut se construire un pays.

    L'analyse de monsieur Venne est un rayon de lumière dans cette nuit de droite.

  • - Abonnée 13 mai 2004 10 h 17

    De la vigilance en démocratie...

    La démocratie n'est jamais acquise une fois pour toute et doit constamment être une vigilance constante.

    Dans les démocraties totalitaires, avant d'en arriver à la désobéissance civile, acte individuel devenu collectif, plusieurs avenues s'offrent aux citoyens avertis : journaux indépendants ou contestataires, cafés et réunions de cuisine, manifestations et contestations de la rue, pétitions etc.

    Le rôle de l'intellectuel engagé ou des figures dominantes, tels que Kevin Parent contre le projet de Belledune et Richard Desjardins et la dénonciation de la politique forestière en sont aussi quelques exemples. La direction d'un État est trop importante en effet pour la laisser à nos seuls politiciens.