États-Unis–Chine: avantage Chine

Les sommets de l’APEC, qui réunissent annuellement les dirigeants d’une vingtaine d’États côtiers de l’océan Pacifique, ne sont généralement pas les moments les plus palpitants ni les plus significatifs des relations internationales.

Mais celui qui vient de s’achever à Port Moresby est peut-être le prélude à ce qui sera le grand affrontement du XXIe siècle : la Chine conquérante contre des États-Unis en déclin.

Un affrontement dans lequel la guerre commerciale qui a commencé sous le gouvernement Trump n’est qu’une des contradictions qui pourraient, demain, mener à une collision frontale.

En trente ans, on n’avait jamais vu les dirigeants de l’APEC ne pas accoucher d’une déclaration commune en fin de réunion… Ces textes convenus et répétitifs valent ce qu’ils valent lorsqu’on les diffuse de façon routinière. Mais lorsqu’un affrontement larvé entre les deux éléphants dans la pièce empêche la rédaction de quelques paragraphes même minimalistes, on sait qu’il y a une crise.


 

Une fois n’est pas coutume, mais on doit le souligner lorsque ça arrive… Quand Donald Trump, le grand accusateur tous azimuts, l’homme qui se plaint continuellement comme un enfant de huit ans, dit que Pékin ne joue pas franc jeu et tourne à son profit les règles du commerce international… cette fois-ci, il a parfaitement raison.

Les dirigeants et les entrepreneurs chinois ont bâti leur phénoménale croissance en volant la propriété intellectuelle, en pillant les technologies étrangères, en protégeant leurs industries. Ils l’ont fait en profitant à fond, après 2001, de l’intégration de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce.

Exportant presque sans limites aux quatre coins du monde, la Chine a bâti sa super-croissance en inondant les marchés de produits qui, au départ, étaient simples et à forte intensité de main-d’oeuvre, mais qui sont vite devenus de plus en plus sophistiqués et à la fine pointe.

Ce pays concurrence aujourd’hui tant l’intelligence artificielle de Californie que la haute technologie industrielle d’Allemagne. Il investit massivement dans la recherche, alors que le gouvernement américain désinvestit.

Ce n’est plus du simple rattrapage, on est à la veille du dépassement dans plusieurs secteurs cruciaux. Plus encore, les nouveaux marchés sont efficacement courtisés par Pékin, en Afrique, en Amérique latine… et en Asie du Sud-Est, terre principale de la concurrence commerciale et stratégique entre Pékin et Washington.

Quant à la dictature de plus en plus impitoyable qui tient les rênes à Pékin (le quasi-génocide des Ouïghours et des Tibétains), elle s’avère plus efficace, sur le terrain commercial, que les politiques économiques des États démocratiques. L’Europe cherche en vain les voies d’une relance continentale ; les États-Unis ne croient plus aux investissements publics ni à la coopération multilatérale.


 

Tout cela ne revient pas à dire que la riposte choisie par la Maison-Blanche est la bonne. Après avoir accusé le monde entier de « se jouer des États-Unis » — il a dernièrement calmé le jeu avec ses deux voisins immédiats, mais aussi avec l’Europe —, Donald Trump engage aujourd’hui avec Pékin, sur le mode caractéristique de l’affrontement singulier et bilatéral qu’il affectionne, un combat qu’il pourrait bien perdre.

Alors que Washington éructe et vitupère tout en se repliant, la Chine pousse habilement ses pions. Avec un savant dosage de clientélisme, de vrai développement (la « nouvelle route de la soie ») et de menaces (ascension militaire ; revendications territoriales en Asie), elle fait pencher de son côté toute une série de pays, en Afrique, en Asie centrale, en Europe… mais aussi, dans la région proche : Birmanie, Thaïlande, Cambodge, Philippines, Indonésie. Pour Washington, les alliés sûrs en Asie se font rares : Japon, Corée du Sud… Taïwan ?

Depuis le début des années 2010, la Chine affiche le deuxième budget militaire mondial. La prétendue « Armée populaire de libération », qui jusqu’à la fin du XXe siècle se cantonnait à la répression intérieure et à la défense du territoire (hormis quelques rares aventures), se transforme sous nos yeux en une armada capable de se projeter dans le monde.

La Chine n’avait aucun porte-avions il y a 15 ans ; elle bâtit aujourd’hui son troisième. Elle installe des bases militaires à l’étranger (Djibouti). Nouvelle Amérique du XXIe siècle ? À cette différence près — et elle est cruciale — que ce dynamisme économique est au service d’une tyrannie qui ne fait même pas semblant d’être démocratique.

6 commentaires
  • David Pétard - Abonné 19 novembre 2018 07 h 15

    La Chine vol?

    Elle na fait que suivre ce que tout les autres pays qui on eu du succès lors de leurs phases d'industrialisations ont fait. Des centaines de millions de personnes ont pu sortir d'une misère incroyable via cette technique.

    • Françoise Breault - Abonnée 19 novembre 2018 17 h 00

      Exact. Les États-Unis reprochent à la Chine ce qu’ils ont fait pendant longtemps. D’ailleurs, dans les accords de libre-échange, ils continuent de faire ce qui fait leur affaire. Exemple: leurs importantes subventions à leur agriculture.

  • Bernard Terreault - Abonné 19 novembre 2018 08 h 46

    Nous n'avons que nous-mêmes à blâmer

    Les Chinois étudient et travaillent pendant que nous amusons avec nos jeux électroniques -- faits en Chine. Exagéré, bien sûr, mais pas tout faux.

  • François Beaulé - Abonné 19 novembre 2018 09 h 45

    Un gouvernement mondial

    Dans le roman « Le meilleur des mondes » d'Aldous Huxley (1932), une dictature règne sur la planète. La fiction devient peu à peu réalité. Le développement des psychotropes, calmants et antidépresseurs et l'usage croissant des drogues légales ou non. Les données personnelles colligées par facebook et google et utilisées pour influencer avec plus d'efficacité les consommateurs et les électeurs. L'intervention sur le génome. Tout cela est réalisé ou en cours. Reste le gouvernement dictatorial mondial à établir.

    L'Occident dit démocratique a de plus en plus de mal à rassembler les majorités nécessaires à une orientation politique des sociétés. On reconnaîtra bientôt la crise de la démocratie. Et la montée de la dictature chinoise que les peuples accepteront tant bien que mal pour échapper au chaos.

    Aldous Huxley avait donc vu juste dans son roman d'anticipation. La grande différence est la rapidité avec laquelle ses prévisions se réalisent.

  • Gaëtan Vallée - Abonné 19 novembre 2018 11 h 12

    Géo-modernité

    Merci, cette chronique est éclairante. Pour ma part, de tels faits prennent out leur sens à la lumière de la thèse de la géo-modernité (cf. Danilo Martuccelli, La condition sociale moderne, Folio essais inédit, 2017): finie la croyance en la fin progressiste-démocratique de l'histoire, laquelle est sans horizon. Il s'agit d'en prendre acte.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 19 novembre 2018 12 h 21

    La Chine

    « À cette différence près — et elle est cruciale — que ce dynamisme économique est au service d’une tyrannie qui ne fait même pas semblant d’être démocratique.»La Chine n'a jamais été et n'a jamais aspiré à être une démocratie. La Chine se réclame de Marx. Je pense même qu'ils ont récemment érigé en Chine une statue de Karl Marx. Tyrannie ? Les touristes chinois n'ont pas l'air particulièrement malheureux et à ce que je sache ne sollicitent pas de statut de réfugié lorsqu'ils visitent nos démocraties. Quant au vol intellectuel, la Chine par exemple applique la technique CRISPR aux embryons et est donc en avance, alors que les Américains y voient un problème d'éthique.