Médias: La guerre dans son jardin

Miki Krastman n’est pas certain que son travail «ait une influence véritable», dit-il. Pourtant, en parcourant les rues dévastées de Bethléem, en fixant sur pellicule des scènes effroyables, ce photographe israélien veut «déranger son peuple, dit-il. Pour faire du bruit dans l’oreille des gens qui ne veulent pas écouter. Rien de plus qu’un petit bruit. Quelquefois ça suffit».

Zudhi Tarifi, lui, est également photographe, et palestinien. Il lui manque un bras. Il a été blessé en 1976 dans une des nombreuses journées tourmentées de son pays. Personne ne croyait qu’il pouvait devenir photographe avec un seul bras. «La photographie a un très fort impact, dit-il. C’est pour ça que ton ennemi t’empêche d’en prendre.»
Gali Tibbon, elle, est israélienne et photographe pour l’AFP. Dans son regard, comme dans celui de tous les autres dont il est question ici, on sent qu’ils et elles ont tout vu, tout vécu, et qu’ils portent en eux à la fois une détermination intense et une sorte de fatalité. Il faut être prêt à partir n’importe quand, dit-elle, jour et nuit. «Il faut être là, t’as pas le choix.»
Cette nuit-là, en août 2003, c’est un kamikaze qui venait de faire sauter un autobus rempli de juifs orthodoxes. Plus de 20 morts, plus de 100 blessés. Des sirènes hurlantes, des brancardiers hagards, des morceaux de corps, des poussettes de bébés remplies de sang. Un autre jour, une autre bombe, dit-elle. «C’est toujours le silence après», explique-t-elle en revenant en voiture. «La vie continue. Elle doit continuer.» Une fois les photos installées sur son ordinateur, il y a un recul. «C’est plus difficile de regarder les photos que de les prendre» soutient-elle.
Gali a perdu son propre frère dans un attentat. «J’ai été la presse qui couvre des funérailles, et j’ai été dans des funérailles couvertes par la presse», dit-elle.
Nasser Ishtayeh, lui, autre photographe, palestinien cette fois-ci, c’est son enfant qu’il a perdu dans un attentat. «Je fais des photos pour montrer la souffrance des peuples, qu’ils soient palestinien ou israélien.» Il prend la peine de préciser qu’il ne déteste pas le peuple israélien. «Je suis convaincu que toutes ces horreurs ne sont pas celles du peuple, mais de l’armée.»
Ces entrevues sont présentées dans un film de 53 minutes de Patrick Chauvel, «Trompe l’oeil: Miroirs de guerre», qui sera diffusé sur des chaînes de télévision en France. Reporters sans frontières le présente en exclusivité au Canada cette semaine dans trois villes, à l’occasion d’une rencontre publique animée par Jean-François Lépine avec deux journalistes, un caméraman palestinien et un photographe israélien, qui viennent témoigner de leurs conditions de travail dans le conflit qui enflamme le Moyen-Orient.
Patrick Chauvel est un vieux baroudeur, grand reporter qui a couvert de nombreux conflits de par le monde, qui a été plusieurs fois blessé sur la ligne de front, et même grièvement, et qui se consacre depuis 1996 au métier de documentariste, suivant ses collègues de tellement proche qu’il parvient à livrer des images exceptionnelles de leur travail.
Dans une entrevue, on avait demandé à Chauvel s’il n’avait pas l’impression que l’exposition constante de la guerre à la télévision risquait de favoriser sa banalisation, de susciter une acceptation passive ou résignée de la part du public. Chauvel avait répondu qu’il arrive qu’un reportage passe inaperçu, mais que «dès que ça pète quelque part, je peux vous dire que je sens tous ces gens orphelins de journalistes. Tous ces gens ont besoin d’un témoin qui assiste à leur drame. Ils réclament de pouvoir se sentir moins seuls».
C’est cette conscience abrupte du témoignage à livrer, envers et contre tous, qui semble animer les six photographes rencontrés dans son film, trois palestiniens et trois israéliens, qui se refusent à juger, et qui tentent de ne pas prendre parti. L’un deux déclare: «quelquefois tu couvres un événement et tu as peur. Mais si tu as peur, tu te tues toi-même». Alors il faut avancer. Et constamment se rappeler que le journaliste est un témoin, et que, sans témoin, tout serait pire, même si on croit que le pire a été atteint.
Reporters sans frontières veut soulever une autre question dans ces rencontres publiques: peut-on être objectif dans un conflit où son propre peuple est engagé? La question est lourde. Ici, au Québec, je me souviens avoir vu lors de la campagne référendaire de 1995 quelques journalistes anglophones devenir nerveux, et même l’une d’eux arborer un jour un drapeau canadien avec une affichette du NON. Lors de la crise d’Oka de 1990, je me souviens aussi de quelques journalistes francophones excédés de couvrir «de maudits Indiens qui foutaient le trouble». Mais tout cela semble bien sage devant la perspective de couvrir une guerre réelle qui se passe dans sa propre cour, alors que vos proches peuvent mourir. Peut-on imaginer un seul instant quel admirable degré de conscience professionnelle il faut atteindre? Ces journalistes ne peuvent pas dire «j’en ai assez, je rentre chez moi». Ils sont chez eux. Et c’est chez eux que les bombes explosent.
Ces soirées-rencontres se tiennent ce soir à Ottawa au CRDI, mercredi à Toronto au Canadien Journalists for Free Expression et jeudi à Montréal au 4750 Henri-Julien. Contactez Reporters sans frontières pour connaître les détails.
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