Torture en Irak: Des crimes qui résultent d'un système immoral

Les citoyens des États-Unis veulent penser que les atrocités d'Abou Ghraib sont des incidents isolés. Et la plupart des soldats américains présents en Irak croient sans doute à l'idéal démocratique affiché par leur président. Pourtant, on les trompe quand un George W. Bush clame que ces agissements n'ont rien d'américain («unamerican»). Cette barbarie fait aussi partie du système d'intervention militaire.

Car ces crimes ne sont pas le fait de soldats exaspérés ou laissés à eux-mêmes. Ils sont survenus au sein de l'armée contre des prisonniers sans défense. Ce ne sont pas, non plus, des bavures individuelles, comme il en arrive dans les prisons ordinaires. Ils ont eu lieu au vu des autorités et sous leur supervision. Ce ne sont pas, enfin, des initiatives d'officiers trop zélés. Ils résultent du programme «antiterroriste» en vigueur en Irak.

La comparaison, s'il faut en faire une, n'est pas le massacre de civils vietnamiens à My Lai, en 1968, mais la torture pratiquée par l'armée française en Algérie. Il n'y a pas de guerre propre, ni de répression sans abus, même sous un gouvernement démocratique. Israël aussi a pratiqué une torture à basse intensité. Que les dictatures arabes en fassent un usage intensif confirme simplement l'hypocrisie des États démocratiques qui y ont secrètement recours.

L'Irak, donc, n'est pas une exception.

Quelques simples soldats ont été déjà punis, comme s'il s'agissait d'aberrations uniquement personnelles. Mais les jeunes réservistes dévoyés d'Abou Ghraib témoignent plutôt de la capacité de déshumanisation du système. La prison centrale du pays était, il est vrai, surpeuplée et mal gérée. Les sévices physiques et psychologiques n'y étaient pas accidentels pour autant.

Des Irakiens faits prisonniers ou arrêtés comme suspects racontent qu'ils ont été d'abord bien traités. Jusqu'au jour où certains d'entre eux ont été sélectionnés pour leur «valeur» comme source d'information. Ils ont alors eu droit à une procédure qui est officiellement enseignée aux États-Unis. Elle prévoit qu'il faut casser le prisonnier avant de lui poser des questions. On le fait en menaçant de torturer sa famille, en le torturant lui-même ou en lui infligeant des humiliations extrêmes.

Dire non

Loin d'être réprouvées par les officiers, ces méthodes sont tenues pour normales et nécessaires. Quelques psychopathes s'y adonnent avec ardeur. D'autres en viennent, telle cette pauvre Lynndie England, à n'y rien trouver de répréhensible. D'où ces photos prises avec l'assurance que nul ne fera jamais de reproche. La personne qui risque d'être blâmée, c'est plutôt le militaire qui refuse de collaborer à ces abjections.

L'histoire est remplie de semblables horreurs, qu'on apprendra le plus souvent des années après. Cette fois, pour l'honneur du peuple américain, des soldats et des officiers ont dit non. Bien avant que le scandale n'éclate, des enquêtes ont été faites à l'intérieur de l'armée. Elles confirment une pratique répandue, fruit pourri du système d'interrogatoire. À Abou Ghraib, un coin de la prison était réservé à ces traitements. Des membres de la police militaire étaient chargés de «ramollir» les détenus avant que les agents du renseignement ne procèdent aux interrogatoires.

On sait même quels services y sont impliqués: la 205e Brigade du renseignement militaire et des experts de la CIA accompagnés de sous-traitants privés. On cite également le rapport des spécialistes de la lutte antiterroriste qui ont convaincu les autorités militaires d'obtenir de la sorte des informations utiles. La prison, y recommandait-on, doit prévoir «un milieu sécuritaire et humain propice à une prompte collecte de renseignement», mais il était jugé «essentiel que les gardiens participent activement à établir les conditions d'une exploitation réussie des détenus».

Certains geôliers, provenant des rangs de la Garde nationale ou de forces de police des États-Unis, étaient apparemment tout préparés à cette mission.

Le chef du Pentagone, Donald Rumsfeld, un idéologue millionnaire qui n'a guère connu les chambres d'interrogatoire, a été choqué des résultats. Non seulement offre-t-il des excuses et des dédommagements aux victimes, mais il dit que les responsables doivent être sanctionnés. «Les images que j'ai vues, a-t-il déclaré au Congrès, dépeignent une conduite, un comportement si brutal et cruel et si inhumain que quiconque s'y est prêté ou y a été mêlé devrait être traduit en justice.» Il prévient même tout le monde qu'on n'a pas vu le pire.

Pour ses adversaires démocrates, il doit remettre sa démission. Même des amis républicains le pensent. Cependant le système mis au jour n'est pas le fait d'un groupe ou d'un autre, il appartient aux États-Unis, toutes tendances confondues. La brutalité policière, les interrogatoires musclés, les sévices dans les pénitenciers n'ont pas attendu George W. Bush pour faire des victimes. Ni pour sévir dans les pays alliés qui usent des mêmes méthodes.

L'administration en poste à la Maison-Blanche aura simplement créé, après le 11 septembre 2001, l'environnement juridique arbitraire et le climat de croisade qui allaient donner à ces crimes une justification et une couverture nouvelles: protéger la sécurité aux États-Unis et implanter la démocratie au Moyen-Orient.

Relève assurée

Même si l'armée s'y refusait maintenant, la relève est déjà assurée, non plus seulement par des pays complices, mais par toute une industrie «privée», formée d'ex-militaires mis au chômage par la fin du communisme. Quand un de ces mercenaires tombe, on en fait un héros de la liberté. Mais combien de ces «contractuels» appliquent aussi des méthodes de terreur apprises au temps de leur service régulier?

Un reporter du Wall Street Journal a pu visiter l'école d'interrogatoire de l'armée à Fort Huachuca, en Arizona. Un instructeur, John Giersdorf, s'y targuait, en 2002, de faire un travail «à un cheveu de spécialités illégales selon la Convention de Genève». Le reporter, qui a lu le manuel d'instruction, y a découvert des techniques édifiantes.

Parmi les quelque 30 méthodes d'interrogatoire, rapporte le Globe and Mail, certaines étaient fondées sur la honte et l'humiliation. Les recrues y apprenaient notamment à exploiter, chez un prisonnier, les stéréotypes ethniques, les envies sexuelles, les préjugés religieux, la crainte pour ses proches ou le ressentiment envers les siens. Ces méthodes sont encore en usage, y compris en Irak. À tel point qu'à Bagdad le commandement américain a déclaré qu'on allait renoncer à une dizaine d'entre elles.

Rares sans doute sont les forces armées qui ont éliminé les anciennes barbaries — ou refusé les nouvelles, inspirées des sciences du comportement humain. Même les services de sécurité ordinaires sont loin d'observer des règles de déontologie respectueuses des agents et des détenus. Les États-Unis, cependant, avaient présenté l'invasion de l'Irak comme une opération visant, non seulement à faire peu de victimes et de dommages, mais à y établir la primauté du droit.

La torture aujourd'hui démasquée confirme l'illusion d'une intervention propre et courte. La défaite morale des États-Unis n'incitera pas les rebelles à déposer les armes ni la population de l'Irak à croire davantage à sa libération. Il ne peut en résulter que plus d'affrontements et d'atrocités. Le gouvernement du Canada, qui se réjouit de l'attitude du président Bush, devrait plutôt se préparer à la crise majeure qui menace désormais le Moyen-Orient.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.