Splendeurs du conservatisme

Imaginez un peu cette scène de pure fiction : une annonce oblique de François Legault, lancée dans l’arène publique pour faire éclater au grand jour la vacuité de nos pensées à l’égard de la minorité française au Canada. Quelque chose qui dirait à peu près ceci :

« Désormais, dans un souci de conserver la francophonie canadienne vivante — sans quoi ce pays ne sera plus qu’une vague banlieue de Cincinnati —, le gouvernement du Québec utilisera tous ses fonds destinés jusqu’ici aux services aux anglophones afin de financer les services aux francophones d’Ontario et, s’il le faut, d’ailleurs aussi. Le gouvernement québécois a bon espoir que la communauté anglophone du Québec comprendra cette nécessité économique pour contrer les injustices générées par le pire des conservatismes. Pour les plaintes, évidemment, prière de vous adresser directement au bureau du premier ministre Doug Ford. »

Vous imaginez un peu les hauts cris !

Le gouvernement Ford a aboli le Commissariat aux services en français. Il rompt de surcroît la promesse bien engagée de mettre sur pied une université française à Toronto. Ce qui réitère, sous un jour nouveau, les principes de l’assimilation par l’éducation, en poussant les francophones à étudier, faute de mieux, dans des universités anglophones ou bilingues, là où ils se retrouvent toujours en situation minoritaire.

La formation, l’éducation et la culture assurent l’avenir d’une société. On le sait depuis longtemps, du moins hors Québec, là où le combat pour un meilleur système d’enseignement ne se réduit pas à la seule incantation répétée des vertus de la maternelle pour les enfants de quatre ans.

À la mise en application du triste Règlement 17 en 1913, l’anglais devenait, en Ontario, la seule langue d’enseignement dans toutes les écoles élémentaires. L’affaire sera dénoncée par Henri Bourassa dans les pages du Devoir comme un autre reflet éclatant du colonialisme. Bourassa, on le sait, fut menacé d’être lynché…

En 1890, cinq ans après l’assassinat de Louis Riel, la province du Manitoba, érigée sur la dépouille du peuple métis, ne trouve rien de plus urgent à faire que d’abolir les subventions aux écoles françaises, de même que l’usage de cette langue au Parlement et devant les tribunaux. Les nouvelles provinces de l’Ouest n’offrent pas davantage de garanties à la population française. En Alberta, centre d’une forte colonisation venue en partie du Québec, il faudra attendre 1990 pour que la Cour affirme le droit à la gestion scolaire en français.

Le Nouveau-Brunswick supprime les subventions aux écoles catholiques en 1871, aussi bien dire les écoles françaises elles-mêmes. Quelques années plus tôt, dans le même esprit, la Nouvelle-Écosse adopte une loi semblable. Encore en 1968 et 1969, les Acadiens de Moncton en sont réduits à descendre dans la rue pour obtenir le droit d’être éduqués et de vivre convenablement dans leur langue, ce dont témoigne L’Acadie, l’Acadie ? ! ?, un film de Pierre Perrault alors censuré.

Au Nouveau-Brunswick encore, un de ces députés anti-français soutenait, ces derniers jours, qu’en matière d’éducation il n’existe aucune disparité entre la communauté anglaise et française. Cette hypocrisie sociale qui consiste à croire que les effets cumulés d’une pauvreté structurelle sont sans effet sur les individus, André Laurendeau la dénonçait déjà il y a 50 ans : « J’ai envie de leur dire : “il n’y a pas de problème parce que vous leur avez brisé les reins”». En 2016, à l’Université de Moncton, plus de 25 % des étudiants en éducation ont été expulsés du programme après avoir été incapables de réussir l’examen de français auquel leur société, à l’évidence, n’avait pas su les préparer.

Ce n’est pas sans raison que le commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick s’inquiète, dans sa plus récente sortie, d’une montée du ressentiment à l’égard du français. Le bilinguisme serait plus que jamais menacé, laisse-t-il entendre. Une façon pudique, encore une fois, de parler du français, puisque chacun sait que le bilinguisme, au Canada, c’est l’anglais.

Le sort de toute la Franco-Amérique ne peut pas nous être indifférent. Henri Bourassa, malgré tous ses défauts, était allé en Ontario défendre les Francos. Aujourd’hui, pourquoi faudrait-il emboîter le pas à ceux qui, habitués à psalmodier à tout vent n’importe quoi pour faire mousser leur renommée, ne croient bon de parler de ces minorités que pour contribuer à les enterrer vivantes ?

Les Franco-Ontariens sont nombreux. Ils se feront entendre. Ce sera alors un devoir que d’offrir un écho à leur voix, tout en usant de la nôtre. Mais cela, pour une fois, devrait être fait en dépassant les seules frontières de l’intérêt national commun. Car au fond, contre quoi tous les Doug Ford du monde en ont-ils ? Ces conservateurs carnassiers attaquent, au même titre que la minorité française, la nature, les malades, les enfants défavorisés, les pauvres. Ford s’est par exemple empressé d’éliminer le contrôle des prix des nouvelles locations immobilières, ce qui est dramatique pour les gens à faible revenu, surtout dans des villes comme Toronto et Ottawa. Ce gouvernement fragilise ainsi les classes populaires en dévaluant à loisir leur vie et leur survie, dans un processus où, sous le couvert de l’économie triomphante, il s’évite volontiers d’examiner les conditions d’exercice de la bonne fortune. Cette discrimination dépasse la seule question linguistique. Et cela ne la rend que plus grave encore.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

37 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 19 novembre 2018 02 h 52

    Dans son ouvrage «Les sacrifiés de la bonne entente – Histoire des francophones du Pontiac», Luc Bouvier nous a appris que l’évêque de Pembrooke a imposé le Règlement 17 dans le Pontiac québécois qui relevait de son diocèse.

    Le clergé et l’État québécois ont laissé faire pour favoriser la «bonne entente» entre les deux communautés linguistiques. «Pour ne pas semer la division», aurait dit Couillard.

    Quel est le portrait linguistique du Pontiac actuel? Ceux qui s’expriment en anglais ou qui se taisent n’ont pas de problème. Et là, il s’agit du Québec.

    Un ami de Lafontaine, Ontario, m’a raconté qu’à son école, on surveillait l’arrivée de l’inspecteur. S’il menaçait de se pointer, vite il fallait cacher les livres en français et montrer patte… orange.

    Enfin, tant que le Québec menaçait l’unité canadienne, il fallait accommoder la minorité francophone. Ce n’est plus le cas. Même Montréal se décline de plus en plus en bilingue.

    Propos de l’ami : "Peu importe ce que l'on dit, on est Franco "par cœur et de cœur" et non par force ou intimidation. Chose certaine, c'est que nos Francos convaincus hors Qc se sont sentis piqués dans leur fierté par les propos secs de Denise Bombardier. Si elle savait combien de nos francophones assimilés (par désir ou par la force des choses) se fichent bien de la langue... Ils trouvent qu'il y a bien d'autres choses qui les préoccupent. Dommage mais c'est ce que je vois dans ma propre famille, patelin, village. "

    On se croirait au Québec.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 novembre 2018 08 h 25

      Il y a de la sagesse dans vos propos, dont la conclusion diffère de celle de M. Nadeau, laquelle pointe le conservatisme du PM Ford.

      Je me suis demandé pourquoi il l’a fait ainsi après une entrée belliqueuse et un rappel de luttes hors Québec, car cela voudrait dire qu’il y a derrières eux l'économie et les choix des partis politiques.

      Actuellement, les institutions d'enseignement post-secondaires ont presque toutes au Canada un statut public, même si nombre d’universités furent initialement religieuses, y compris l'Université de Toronto devenue publique en 1849 ?

      Se pose la question des choix des provinces pour répondre aux vues du Canada depuis 1982 dont les règles ne concernent que les niveaux primaires et secondaires, les niveaux post-secondaires relevant des provinces, auxquels contribuent le Canada par des programmes.

      En abolissant le projet de l'Université de l’Ontario français, que fait M. Ford sinon de réfuter refuser un projet qui menait à former en langue française des étudiants ontariens, donnant ainsi assise à un Ontario français. Là est le fond de l’affaire.

      Depuis plusieurs années, les universités ontariennes offrent des programmes partiellement en anglais pour ses étudiants et ceux-ci deviennent des diplômés bilingues. Instituer l’Université de l’Ontario français changeait cette orientation.

      Cela dit, rien n’empêche le Québec de concevoir ainsi l’enseignement post-secondaire au Québec. Il faut seulement que les diplômes octroyés par les universités de langue anglaise –il y en a trois– et les Cegeps de langue anglaise ne puissent l’être qu’aux étudiant/e/s qui suivent des cours en français et passent des examens témoignant de leur connaissance de cette langue.

      Ce serait un choix politique totalement en concordance avec le financement de ces institutions par les habitants du Québec sur la base du français comme langue officielle du Québec.

    • Jacques Morissette - Inscrit 19 novembre 2018 09 h 06

      M. Bariteau,

      Il y a des Conservateurs, c'est le cas du PM Ford, qui cherchent à mettre l'argent en conserve.

      M. Nadeau a raison de pointé le conservatisme du PM Ford. C'est moins contre les Services et l'Université francophones que le PM Ford en a. En mettant les ciseaux dans cette promesse non-tenu, il permet de laisser l'argent capitalisé dans les coffres du conservatisme. D'ailleurs celui-ci parle souvent de la dette gouvernementale qu'il veut renflouer, quand il décide de coupures. Donc, Id. pour les pauvres, etc. comme le dit M. Nadeau.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 novembre 2018 11 h 42

      M. Morissette, la coupure est de 20 millions, une somme inférieure au montant investi par le Québec à l'Université Bishop. En coupant, ce n'est pas l'argent l'enjeu, mais la reconnaisance de l'Ontario français par la création de l'Université de l'Ontario français.

      C'est ce qui me semble de loin le motif principal, motif par ailleurs en concordance avec les vues de Georges Brown en 1864 partagées par le gouverneur génétal de l'époque, qui était son ami.

      Ce n'est pas avec 20 millions que le PM Ford va renflouer la dette de l'Ontario qui est de 308 milliards en 2018.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 novembre 2018 14 h 53

      Vous avez raison M. Lambert. La plupart de ces supposés Franco-Ontariens, les 620 000, sont déjà assimilés.

      Cela dit, il y a quelques années de cela, j'avais eu une entrevue pour un conseil scolaire francophone du Sud de l'Ontario, Viamonde pour ne pas le nommer, pour un poste en éducation. À ma grande surprise, l'entrevue s'était déroulée en français et en anglais, pour les parties orales et écrites. Or, je ne postulais pas un poste pour enseigner l'anglais, mais bien un à 100% francophone. Je suis sorti de cette enceinte complètement dégoûté. On imagine que les enfants et les parents qui fréquentaient ces écoles étaient des anglophones. Alors, que faisaient-ils dans ces écoles françaises? Pourquoi avoir des écoles françaises?

      Curieux, j'enseignais déjà dans une école anglophone après avoir passé plus de 10 années dans une école francophone. Et jamais, lorsque j'ai postulé pour le poste anglophone (immersion française), il m'ont fait subir une entrevue en français sachant fort bien que les élèves et parents étaient des anglophones.

      La morale de l'histoire nous dicte que si il n'y a plus d'élèves francophones, alors pourquoi déchirer nos chemises pour une université francophone? Pardieu, allons-nous procéder maintenant à la refrancisation des étudiants universitaires comme on le fait présentement dans les écoles primaires?

      Misère.

    • Serge Lamarche - Abonné 19 novembre 2018 15 h 24

      à toujours diminuer les franco-non-québécois, on ne les aide aucunement. Denise a encouragé Ford.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 novembre 2018 21 h 42

      Erratum

      Ce paragraphe aurait dû se lire comme suis dans mon commentaire ci-haut. Pas facile à faire par téléphone intelligent.

      « Curieux, j'enseignais déjà dans une école anglophone après avoir passé plus de 10 années dans une école francophone. Et jamais, lorsque j'ai postulé pour le poste anglophone (immersion française), ils ne m’ont pas fait subir une entrevue en français sachant fort bien que les élèves et parents étaient des anglophones.»

      Seulement dans une école française qu’on vous demande de parler en anglais. J’imagine qu’on enseigne le français en anglais dans les écoles française de ce conseil. C’est, comme dire, « priceless ».

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 19 novembre 2018 03 h 07

    Les temps ont changé

    Pendant des décennies, les intérêts économiques du Québec et ceux du Canada allaient dans le même sens; la conquête du marché américain et le développement de modes de transport pancanadiens (voies ferrées et autoroutes) qui favorisaient l’échange de biens et de service à travers le pays.

    Depuis la mise en valeur des sables bitumineux albertains, les économies québécoise et canadienne sont entrées en concurrence.

    Depuis deux décennies, le Canada s’est transformé en État pétrolier. Par le biais du mal hollandais, il a sacrifié son industrie manufacturière au profit de la mise en valeur de ses réserves pétrolières (les 3e plus importantes au monde).

    Et maintenant qu’une nouvelle constitution a relégué le gouvernement québécois au rang d’intendant régional du pouvoir fédéral, et maintenant que que cette constitution proclame la liberté de tout citoyen de s’assimiler au groupe linguistique de son choix (ce qui entraîne inexorablement l’extinction du peuple francoQuébécois), pourquoi le Canada devrait-il soutenir le bilinguisme ?

    Le coût du bilinguisme se justifiait lorsque la menace de l’indépendance du Québec était un risque réel. C’était le prix de l’unité canadienne.

    Mais maintenant que le Québec est prêt à tout pour demeurer une province, notamment en acceptant une discrimination évidente dans l’attribution des contrats et des subventions, pourquoi se ‘badrer’ d’essayer de prouver que les francophones sont partout chez eux au Canada ?

    Nous, du peuple francoQuébécois, ne sommes chez nous qu’au Québec. Il est temps pour nous de former un pays aussi unilingue français que le Canada est unilingue anglais.

    • Jacques Morissette - Inscrit 19 novembre 2018 09 h 20

      Intéressante votre histoire disant que depuis l'avènement des sables bitumineux albertains s'est créé une certaine zizannie provinciale au Canada. En tous les cas, ce sont des arguments qui divisent et qui sortent souvent sur la table.

      Les temps n'ont pas nécessairement changé. Ce qui a changé, c'est que les gens se gênent moins pour mettre leurs revendications sur la table. Et c'est tant mieux! si tout le monde est de bonne foi, pour touver des solutions viables pour tous.

  • Yolande Chagnon - Inscrite 19 novembre 2018 03 h 30

    RETOURNONS EN 1977 EN EN 1889

    Le Parti québécois de l'époque du premier rféférendum proposait rien de moins que la réciprocité quant aux serrvices devant être offerts à la minorité anglophone du Québec aurait dans un Québec indépendant les mêmes drotis que les francophones ailleurs au Canada.

    La vassalisation totale du Québec de par sa soumission volontaire à l'ordre établi constitutionnel en 1995 est manifestement la cause de ce qui arrive aujourd'hui aux minorités francophones de l'Est et de l'Ouest du Québec.

    Et pourtant...

    Et pourtant, lorsqu'en 1977, le Québec adopta sa loi 101, il voulut faire du français la seule langue officielle du Québec et abrogea l'article 133 de l'AANB qui accordait un statut égal au français et à l'anglais quant à la langue de la législation et à la langue des tribunaux.

    Contestation judiciaire, bien entendu.

    Deux ans plus tard, la Cour suprême du Canada déclara inconstitutionnels les chapitres de la loi 101 à cet effet.

    https://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/2637/index.do

    Voir aussi:

    https://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/5558/index.do

    Deux petites années pour refaire, à toutes fins pratiques un Québec bilingue.

    Il n'est pas inutile de mentionner que le premier projet de de charte, la loi 1, devenue loi 101, édictait que tous les contrats notariés au Québec devaient être rédigés en français.

    Le gouvernement de l'époque retira cet article du projet de loi.

    UN PEU DE DROIT COMPARÉ

    Les francophones bénéficiaient, en vertu de l'article 23 de la Loi sur le Manitoba des mêmes droits que les anglo-Québécois en vertu de l'article 133 de l'AANB.

    En 1889, les lois Greenway au Manitoba abolirent ces protections tout en réduisant en peau de chagrin les autres droits des francophones.

    Il faudra attendre 90 ans, jusqu'en 1979, le même jour que l'arrêt Blaikie, pour que la Cour suprême ne déclare inconstitutionnelle l'abrogation dde l'article 23 de la Loi sur le Manitoba.

    https://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc

  • Claude Girard - Abonné 19 novembre 2018 05 h 01

    Peut-être que...

    Peut-être que le premier ministre du Québec François Legault devrait revoir le budget du Québec et dissoudre les commissions scolaires anglophones du Québec pour un meilleur équilibre budgétaire. Les anglophones ne seraient pas privés de services puisqu’ils pourraient fréquenter les écoles francophones...

    • Claude Bariteau - Abonné 19 novembre 2018 10 h 57

      Vous mêlez les cartes. Les niveaux secondaires et primaires ne sont pas les niveaux post-secondaires.

      Ici est en cause un projet d'université de langue française, mais aussi un service provincial en langue française.

      Le PM Ford dit que ça n'est pas pertinent. Et le Québec pourrait aussi dire ques des universités de langue anglaise et un service pour les anglo-québécois ne sont pas pertinents.

  • Denis Paquette - Abonné 19 novembre 2018 05 h 34

    et oui qu'est ce que le monde sinon la continuitée des bassesses et des horreurs

    que faut-il en penser sinon que l'histoire suit son court et quand je dis que l'histoire suit son court, je fais référence a tous les préjugés , les horreurs et les bassesses qui puissent exister a l'origine du monde, et surtout ne me dites pas, que ca n'existe pas