Perspectives - Maggie, d'hier à aujourd'hui

Elle rêvait de réduire la place occupée par l'État et les syndicats. Elle est graduellement devenue l'égérie d'une révolution prônant les vertus du marché et de l'entrepreneuriat. Une révolution qui continue, 25 ans plus tard, à compter des fidèles, là-bas comme ici.

4 mai 1979. Margaret Hilda Thatcher et le Parti conservateur sont portés au pouvoir en Grande-Bretagne. La première femme à accéder au poste de premier ministre dans ce pays a 53 ans. Elle a promis de lutter contre le «socialisme» du système britannique, marqué, selon elle, par une gestion trop consensuelle de l'économie, d'une intervention étatique trop lourde dans l'industrie, d'un secteur public trop vaste et peu efficace et d'un filet social paralysant et qui a fait de la Grande-Bretagne la risée des pays développés.

Imprégné de la pensée des pères de l'idéologie néolibérale, son programme économique poursuit dès le départ plusieurs objectifs. Il vise notamment à libéraliser l'investissement, les prix et les salaires. Il vise également à rétablir l'équilibre budgétaire du gouvernement en sabrant plusieurs programmes. Il vise surtout à casser les syndicats en durcissant les lois à leur égard et en réduisant la taille du secteur public.

En ce qui concerne les promesses de baisses d'impôt, celles-ci mettront huit ans pour se réaliser complètement. Si elles sont immédiates pour les entreprises (passant de 50 % à 30 %), elles se font en deux temps pour les particuliers, et chaque fois principalement au profit des plus riches.

Pratiquement absente du programme, tout comme du discours du Parti conservateur en 1979, la vente au secteur privé des entreprises d'État oeuvrant dans les services publics prendra tout son élan quelques années plus tard. Cette «liquidation de l'argenterie familiale» visera 40 entreprises et 600 000 travailleurs. Elle touchera le secteur pétrolier et gazier (Britoil, Enterprise Oil, British Gas), les communications (Cable & Wireless et British Telecom), le transport (British Airways, Railtrack, Associatied British Ports, Jaguar), l'eau ou encore l'électricité. On vendra également à leurs occupants plus d'un million de logements sociaux.

Loin de marquer un retour de la prospérité, les premières années de règne de la Dame de fer devaient être placées sous le sceau de la pire récession que le pays ait connue depuis la guerre. La production industrielle a chuté de 10 %. Le taux de chômage a presque triplé pour atteindre 11,4 % en 1986. C'en était au point où des économistes ont pensé que la Grande-Bretagne finirait par perdre son statut de pays développé.

N'eût été la guerre des Malouines et le grand ralliement des Britanniques derrière leur chef des armées qu'elle a inspiré, la fille d'épicier devenue première ministre aurait été chassée du 10 Downing Street à la première élection venue. Elle restera finalement en poste 11 ans, un record en Grande-Bretagne au XXe siècle.

Bilan mitigé

Un quart de siècle après son élection, et près de 14 ans après avoir été poussée à la porte par ses propres ministres, le bilan économique de son règne dépend toujours beaucoup de celui qui le dresse. Pour ces admirateurs, Margaret Thatcher n'a été rien de moins qu'une Winston Churchill en jupons, une visionnaire qui a eu le courage de moderniser son pays envers et contre le péril syndical et keynésianiste. Ils citent comme principaux faits d'armes sa mise au pas des syndicats, l'assainissement des finances publiques, une croissance annuelle supérieure à la moyenne européenne, une amélioration constante du revenu réel, ainsi qu'une augmentation de la proportion des Britanniques détenant des actions ou étant propriétaires de leur logement.

Ses critiques lui reprochent d'avoir augmenté la fracture sociale entre les riches et les pauvres en accordant aux premiers de généreuses baisses d'impôt et une libéralisation de l'économie que les seconds ont payées en réductions de services publics et en précarité d'emploi. Ils notent qu'il est toujours plus facile d'équilibrer le budget de l'État lorsque l'on vend ses actifs et que l'on profite de l'explosion des redevances du pétrole de la mer du Nord. Ils soulignent que la prétendue décennie de croissance des années 80 s'est caractérisée, en fait, par une économie en montagne russe qui a fait des centaines de milliers de victimes à chaque creux. Ils lui reprochent aussi d'avoir inculqué à la population une méfiance à l'endroit de l'État qui l'empêche aujourd'hui d'assumer ses responsabilités en matière de formation de la main-d'oeuvre, par exemple.

De plus en plus de Britanniques tendent toutefois à adopter une vision plus nuancée sur ces années. L'actuel premier ministre travailliste, Tony Blair, ne s'est-il pas lui-même décrit comme un «thatchérien»?

On reconnaît par exemple volontiers aujourd'hui que l'influence des syndicats britanniques avait sans doute dépassé les bornes dans les années 70. On n'en condamne pas moins l'ampleur de leur répression durant la décennie suivante et constate que leur affaiblissement a surtout été attribuable à la tertiarisation de l'économie. On admet aussi que l'État n'avait probablement rien à voir dans l'industrie de l'auto ou de la câblodistribution, tout en observant que plusieurs privatisations ont mené à un sous-développement, sinon à une dégradation des services publics. On reconnaît enfin que, si la construction de l'Union européenne doit être encadrée, elle ne doit surtout pas être combattue.

Ce bilan mitigé du thatchérisme n'empêche pas qu'il soit encore, aujourd'hui, une inspiration pour plusieurs gouvernements. C'est le cas par exemple en Europe de l'Est, où plusieurs pays nouvellement libérés du joug soviétique en appliquent religieusement les préceptes. C'est le cas, dans une moindre mesure, ailleurs dans le monde, y compris tout près d'ici.