Magnitude 8

Les élections du 6 novembre ont provoqué un séisme, causant des dégâts majeurs à l’épicentre. La « caravane » a disparu et le procureur général Sessions aussi. L’État de droit chancelle alors que la Maison-Blanche fonde le bannissement d’un journaliste de CNN sur une vidéo trafiquée et que les seconds dépouillements soulignent l’ampleur des irrégularités dans les votations.

Or le chef d’État déverse des barils d’acide dans chacune des fissures de la société américaine pour les transformer en failles abyssales où l’âme du pays se perd. Il utilise les mécanismes démocratiques pour insuffler des habitudes autoritaires. Dans ce contexte, minorer le poids des mots et des gestes qui les accompagnent ne fait qu’accélérer la course vers le vide. Car les mots d’autorité portent. Ils érigent des institutions démocratiques en ennemis du peuple, des opposants en adversaires à abattre, ils normalisent l’inconcevable, érigent les théories conspirationnistes en réalité. Ils se métamorphosent parfois en armes, qu’il s’agisse d’une AR-15 ou d’une machette. Il n’est donc pas anodin que le personnel du New York Times ait choisi de suivre une formation en premiers soins, redoutant les effets du climat actuel. Il n’est pas insignifiant que depuis la tuerie dans une synagogue à Pittsburgh, plusieurs mosquées peinent à embaucher des gardes de sécurité parce qu’ils craignent pour leur vie, tandis que les actes haineux (antisémites, anti-gai, anti-latino, anti-noir) ont augmenté substantiellement depuis 2017.

Particulièrement significatif dans ce contexte est le remplacement du procureur général par une figure partisane, Matthew Whitaker, qui a déjà conclu à l’inanité de l’enquête Mueller : en tant que supérieur du procureur spécial, il pourra prendre connaissance de l’avancement du rapport d’enquête et en informer le président. Il est l’ultime pare-feu du gouvernement face à une Chambre qui a basculé dans l’opposition. Car les commissions parlementaires peuvent remettre des assignations à comparaître, des mandats d’amener, imposer la transmission de documents… au nombre desquels le rapport (une fois terminé) de Robert Mueller. Ainsi, l’entrée en fonction du nouveau Congrès, le 3 janvier, devrait voir la mise en place graduelle d’enquêtes sur les pratiques du gouvernement, l’utilisation de fonds publics à des fins personnelles, la violation de la clause sur les émoluments, le degré de collusion avec la Russie en 2016, l’utilisation par des membres du gouvernement de leur courriel personnel à des fins professionnelles, l’abandon de Porto Rico à la furie de l’ouragan Maria

Pour autant, elles se heurteront au futur conseiller juridique de la Maison-Blanche, Pat Cipollone, qui a annoncé ses couleurs : chaque assignation sera portée devant les tribunaux… jusqu’en Cour suprême, s’il le faut. D’où l’importance de l’indépendance et de l’équilibre politique de cet aréopage.

Dans le même temps, les femmes et les minorités n’ont jamais été aussi nombreuses à tous les paliers de la politique américaine et, conformément aux recherches montrant l’impact d’une meilleure représentativité dans la production de normes, elles auront la capacité, à terme, de redéfinir la pratique de la politique.

L’alternance aux niveaux fédérés aura aussi une incidence sur les législations locales pour contrer les effets des (dé)réglementations fédérales (de la réalité du changement climatique au salaire minimum, de la justice pénale au contrôle des armes à feu). Le changement de la teinte politique des législatures et des gouverneurs aura un effet sur le tracé des circonscriptions électorales dans la foulée du recensement de 2020. L’alternance aux postes de juges, de procureurs de district et de procureurs généraux aura un impact sur le droit. Un rôle crucial, comme en atteste la décision de la Cour fédérale d’appel du 9e ressort, il y a deux jours, de maintenir la suspension d’invalidation du programme DACA, dont le juge Kim Wardlaw a affirmé qu’elle était arbitraire. Ou celle, hier, de la Cour fédérale de district au Montana suspendant la construction du pipeline Keystone XL, au motif que le gouvernement avait ignoré des informations cruciales sur le changement climatique. À plus long terme, cette évolution au niveau local aura un effet au niveau fédéral. Car les fonctions locales sont des pépinières qui permettent de percoler vers le haut et d’investir Washington : le paysage politique pourrait changer en 2020.

Mais pour que la démocratie se régénère, il lui faut du temps. C’est ce dont elle manque le plus aujourd’hui. En effet, les primaires du prochain cycle électoral commencent dans moins de quatorze mois. Ceux qui imaginent que le climat actuel a atteint son paroxysme se leurrent : la magnitude des séismes à venir pourrait ne pas être mesurable sur les échelles actuelles.

6 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 10 novembre 2018 02 h 42

    Le crypto-fascisme

    en route aux USA... saura-t-il être contré? J'ai des doutes quand Trump, compulsif menteur et apprenti dirigeant totalitaire obtient encore plus que 40% d'appui après tous ses errements anti-démocratiques et la mise à sa botte du parti rpublicain. En effet, le temps joue... et la «météo démocratique» est au gros orage destructeur.

  • Cyril Dionne - Abonné 10 novembre 2018 08 h 30

    C’est « ben » pour dire

    Bon. On a compris que vous n’aimez pas Donald Trump et que vous n’avez jamais accepté le résultat de 2016. Ne vous en faites pas, vous n’êtes pas Américaine. Pas besoin d’être condescendante et de parler au nom des minorités; ils peuvent le faire eux-mêmes.

    Cela dit, la caravane n’a pas disparu parce que les médias ont cessé d’en parler. L’immigration illégale représente de 25 à 30 millions de personnes en attente de statut tout en vivant en sol américain. C’est une situation très malsaine non seulement pour les citoyens américains, mais pour les illégaux aussi.

    Blâmer le président américain pour toutes les tueries est devenu le modus operandi de tous les bien-pensants et donneurs de leçons de la Sainte rectitude politique. Et personne ne pleure si des mosquées n’attirent pas des gardes de sécurité pour les protéger, eux qui séparent les femmes des hommes et où les minorités sexuelles ne sont pas bienvenues. En passant, le New York Times, comme tous les médias, s’alimente de ces tueries à l’emporte pièce en nous présentant des articles et vidéos en boucle.

    Vous semblez vous réjouir maintenant avec toutes ces assignations à comparaître sont en devenir. Mais le pouvoir législatif aux États-Unis sera paralysé. Si il avait seulement un américain sur cinq qui pensait que le Congrès faisait un bon travail, attendez quelques mois et ce sera bientôt un sur dix comme au temps des administrations de Clinton, Bush et Obama. En passant, selon les lois américaines, l’enquête de Robert Mueller est anticonstitutionnelle.

    Pour DACA, la juge, Kim Wardlaw, est une démocrate avouée qui a travaillé sur l’équipe de transition de Clinton-Gore. Le changement de la teinte politique des législatures et des gouverneurs aura peut-être un effet à court terme, mais vu qu’ils ont été élus avec une très petite minorité de votes, en 2020, cela risque de revenir au point de départ avec la réélection de Trump et des représentants républicains. Pour les gouverneurs, ce sera en 2022.

    • Stéphane Laporte - Abonné 10 novembre 2018 19 h 19

      Le gouvernement des États-Unis à falsifier une toute petite séquence vidéo, pour donner raison au président, pour justifier sa haine des journalistes qui ne se prosterne pas devant lui. Qu'est-ce qui peut-être pire?

    • Cyril Dionne - Abonné 11 novembre 2018 08 h 04

      M. Laporte, la vidéo en question n'a pas été falsifiée ou changée. Ce sont les mêmes éléments qu'on retrouve avec un gros plan en boucle.

      En passant, CNN a été fondé par Ted Turner, celui qui a marié Jane Fonda surnommé « Hanoi Jane » pour son voyage au pays des Viêt-Cong durant la guerre du Vietnam. Dire que c’est un média d’extrême gauche n’est pas exagéré.

  • Claude Poulin - Abonné 10 novembre 2018 17 h 50

    À propos des résultats de cette élection, ce qui est encourageant est de voir l'ampleur du vote démocrate (sauf au Sénat et pour cause) et surtout de reconnaître les qualités exceptionnelles des élus es, en particulers chez les jeunes femmes, dont les longues campagnes ont porté sur des questions fondamantales au plan social. Comme par exemples, la santé, l'éducation et les réformes du système électoral devenues si essentielles dans plusieurs États. Et celà, en mettant au second plan le discours de bas niveaux recherché pas les adversaires. Dans cet esprit et sachant que les chiffres à venir risquent d'augmenter ces gains démocrates, il y aurait lieu de parler d'une forte vague bleue. Et qu'avec le temp, malqré les obstacles qu'on imagine, c'est dans la durée de cette vague que la démocratie dans ce pays se régénérera.

  • Claude Poulin - Abonné 11 novembre 2018 17 h 08

    Forte vague bleue


    A propos des résultats de cette élection, ce qui est encourageant est de voir l'ampleur du vote démocrate (sauf au Sénat et pour cause) et surtout de reconnaître les qualités exceptionnelles des élus es, en particuliers chez les jeunes femmes, dont les longues campagnes ont porté sur des questions fondamentales au plan social. Comme par exemples, la santé, l'éducation et les réformes du système électoral devenues si essentielles dans plusieurs États. Et cela, en mettant au second plan le discours de bas niveaux recherché pas les adversaires. Dans cet esprit et sachant que les chiffres à venir risquent d'augmenter ces gains démocrates, il y aurait lieu de parler d'une forte vague bleue. Et qu'avec le temps, malgré les obstacles qu'on imagine, c'est dans la durée de cette vague que la démocratie dans ce pays se régénérera.