I'm sorry

Grand Précieux, vous par qui la cognition universelle arrive, vous dont le métier est de tout savoir et même plus que tout, vous qui, sur une échelle de 1 à 100, êtes le 110 de l'information libre et objective, vous qui voyez au-delà et par-devers toute chose, vous l'essuie-glace qui balayez sans relâche notre pare-brise collectif afin de nous montrer que le bout de la lumière est un train au fond d'un tunnel en cul-de-sac, j'eus apprécié que vous nous jacassassiez un peu de l'étonnante marche du monde.

— Ce sera fait en bonnet difforme, mon frisé. Et les circonstances sont d'autant plus idoines que je rentre tout juste d'un bref séjour aux États. Cinq jours. Ça n'a l'air de rien, comme ça, mais c'est un truc journalistique éprouvé: tu dépêches un envoyé spécieux quelques heures dans un autre pays, et il s'en trouve autorisé à pontifier sur tout et sur rien, comme s'il y avait vécu toute sa vie. Étant donné qu'il s'adresse à des gens qui ne sont pas là pour vérifier, il a tout loisir de raconter n'importe quoi, si possible dans le genre «ça va très mal, ici».

— Et comment ils vont, nos voisins de par en bas?

— Très mal. Comme tu le sais sans doute, les États-Unis sont le deuxième centre du monde connu, juste après le Plateau Mont-Royal. Les Américains sont donc très au fait de la situation au Canada. Combien de fois me suis-je fait interpeller au coin des rues maintenant hallucinamment propres de New York City par des citoyens soucieux? «So you have that Sponsorgate up there» ou «Hey, that Chuck Guité from Arizona, he's quite a guy now, is he not?». Mais ils sont aussi préoccupés par la situation chez eux. Les deux tiers sont persuadés qu'un autre attentat terroriste se produira en sol américain avant longtemps, sans doute avant l'élection présidentielle.

D'ailleurs, à ce sujet, savais-tu que de savantes stratégies sont élaborées par les hautes instances de l'administration en cas de nouvelle attaque? Non, pas pour venir en aide aux éventuelles victimes, ni pour planifier une riposte. Cripse-toi bien après ton siège, chose, pour voir comment on pourrait faire réélire Bush quand même. Bien sûr, ils ne le diront jamais publiquement, mais j'ai d'excellentes sources dans tout le système solaire, ainsi que tu n'es pas sans l'ignorer.

— Il est beaucoup question d'élections?

— Énormément. C'est compréhensible: Paul Martin n'a-t-il pas dit que les prochaines élections fédérales seraient les plus importantes de l'histoire du Canada, voire depuis l'invention du crayon à colorier la margarine? Il a bien raison: il est temps de procéder aux importantes réformes dont le Parti libéral n'a pas eu le temps de s'occuper pendant ses neuf années au pouvoir.

— Heu, non, Grand Bazar, je voulais parler des élections aux États.

— Ah bon. Je suis désolé. Franchement désolé. Mais c'est correct. Du reste, je suis loin d'être le seul. T'as vu Bush? Il a dit «I'm sorry.» Il est désolé. Bon, si tu veux mon avis éclairé entre tous, il est surtout désolé rapport à ses chances de réélection, mais enfin, ce qui compte si je me fie aux réactions internationales, c'est qu'il soit désolé. Rumsfeld aussi est désolé. Tu sais ce qu'il a dit? «I'm sorry.» Si ce n'était de ce maudit orgueil, champion, je pense que je n'aurais pas les yeux secs secs.

Cela étant, je te soulignerai une petite chose. Un jour, une sage personne qui faisait profession d'enseigner m'a fait une remarque. «En dépit de la confusion ambiante, disait-elle, il y a un océan de différence entre les expressions "je m'excuse" et "excusez-moi".» La première n'est rien d'autre qu'un exercice d'autodédouanement: je prends sur moi de racheter la faute en disant que je la regrette (on peut même la pousser un peu: «je m'excuse que tu sois un imbécile»). La deuxième, par contre, laisse à la victime la latitude d'agir: je vous demande pardon. C'est vous qui avez la suite des choses en main. Bush et Rumsfeld ne font que platement s'excuser alors que, paradoxalement, le fait de demander pardon serait beaucoup plus conforme aux préceptes bibliques dont se gargarisent ces grenouilles de bénitier.

— Mais ils sont vraiment désolés, je l'ai entraperçu dans leur physionomie.

— Sais-tu quoi? Plutôt que de la désolation et des larmes de crocodile, je m'interviewe dans mon Ford intérieur à sièges baquets pour déterminer si les gens n'aimeraient pas voir de la responsabilité. Pense au grand boss de la BBC qui, à la suite du scandale éclaboussant l'un de ses journalistes dans l'affaire David Kelly: il n'y était pour rien et, pourtant, il a démissionné. Honorablement. Sur le bureau de Harry S. Truman, il y avait un écriteau: The Buck Stops Here. C'est moi qui décide, et j'en assume les conséquences comme un grand garçon. Ça vient, mon capitaine, de «pass the buck», une vieille expression de poker qui signifie «refiler la caisse à quelqu'un d'autre». Or, puisque Bush et Rumsfeld ont tenté un coup fourré de poker, ils pourraient, me semble... Mais les États-Unis et le Canada vivent ces temps-ci la même affaire: personne n'est responsable de rien.

— Et le monde ordinaire dans tout ça, Grand

Sachem?

— N'en aura pas de facile, mon Fernand. Les Américains sont très méfiants de leur gouvernement et de ses intentions, aussi, dans un cas comme celui-ci, ils se rassérénaient derrière le passe-partout Support Our Troops, nos vaillants p'tits gars qu'on envoie au casse-pipe, pardon, qu'on envoie mener une guerre propre pour la liberté, la démocratie, la prospérité et le bonheur (et la fin de la torture, ha). Alors que là... Évidemment, une guerre propre, toi et moi savons que c'est étirer un tantinet l'élastique de la conceptualisation rationnelle. Et en plus, il n'y a pas que des gars dans le dégât, il y a des filles. Comme aboutissement de l'égalité des sexes, je pense bien ne pas trop me tromper en disant qu'on attendait autre chose.

— Les répercussions du bourbier seront graves?

— Et comment. Déjà, contemple ce qui arrive au prix de l'essence. Ignoble, bien que toujours inférieur au lait, au cocktail aux fruits de la passion, au Perrier limite et au nectar mousseux. Dix cents de plus le litre, imagine à 40 litres par semaine, cela doit nous faire 200 $ par année. Je me demande quand même une chose: si tu en es à 200 $ près par année pour arriver, peut-être que tu ne devrais pas avoir de char, hmmm?

jdion@ledevoir.com