Le torpilleur

Jean Charest aurait dû se douter qu'il ne pouvait pas s'absenter cinq jours sans que son ministre des Finances fasse des siennes. Depuis un an, on a pu découvrir que la seule chose prévisible chez Yves Séguin est son imprévisibilité.

Cette fois-ci, il faut toutefois reconnaître qu'il s'est surpassé. En annonçant son intention de réclamer officiellement le transfert au Québec des revenus de la TPS fédérale, il a entraîné son gouvernement sur une pente dangereusement savonneuse.

Hier au Saguenay, où il était plutôt prévu de célébrer autour d'un bout de route le retour à la bonne entente avec Ottawa, M. Charest n'a pas voulu désavouer son ministre, mais il aurait sans doute préféré le voir entreprendre un sit-in devant le parlement fédéral ou même une grève de la faim, comme M. Séguin l'a lui-même suggéré à la blague.

Il ne faut jamais sous-estimer à quel point un homme peut s'attacher à un rapport qu'il a mis au monde. Robert Bourassa n'avait jamais pensé que Jean Allaire s'accrocherait au sien au point de démissionner du PLQ après des décennies d'un militantisme de la plus grande docilité.

Avec le recul, on peut dire que son départ, en compagnie de Mario Dumont et de ses amis de la Commission jeunesse, a tué le parti dont Georges-Émile Lapalme et Jean Lesage avaient fait le fer de lance de la Révolution tranquille. Celui qu'on a aujourd'hui sous les yeux n'en a conservé que le nom.

Le ministre des Finances n'est pas naïf au point de penser qu'Ottawa se laissera impressionné par sa demande, même à la veille des élections. Si besoin était, Paul Martin s'est chargé de dissiper toute illusion hier. M. Séguin sait aussi qu'il ne pourra pas y renoncer sans perdre la face. Il pourra temporiser un peu, mais il lui faudra bien tirer un jour ou l'autre la conclusion politique d'une fin de non-recevoir.

C'est parfois à se demander si, après son ex-collègue Marc Bellemare, il n'est pas à la recherche d'une porte de sortie honorable, qui lui permettrait éventuellement de quitter le navire avant le naufrage. Après tout, il avait démissionné pour bien moins en 1990. La grande différence avec M. Bellemare est que ce dernier n'aimait pas la politique, alors que M. Séguin en raffole. C'est peut-être ce qui devrait le plus inquiéter M. Charest.

***

Sur le plan stratégique, la formation de la Commission sur le déséquilibre fiscal — et le choix de M. Séguin pour la présider — constitue sans doute la meilleure décision que Bernard Landry ait prise à titre de premier ministre.

Bon nombre de «purs et durs» y voyaient une dérive inquiétante vers le fédéralisme renouvelé. Il est vrai qu'il y avait là un élément de «beau risque», mais il s'agissait également d'un formidable outil pédagogique, dont les résultats ne devaient apparaître qu'avec le temps.

Dans l'hypothèse de son retour dans l'opposition, le PQ allait également laisser un héritage empoisonné aux libéraux, qui ne pourraient ignorer complètement le «consensus» qui s'était dégagé du forum d'octobre 2002.

À l'époque, M. Landry ne pouvait pas savoir que M. Séguin deviendrait ministre des Finances dans un gouvernement dirigé par Jean Charest. Il espérait plutôt l'attirer au PQ. Avec le recul, il doit se féliciter qu'il ait décliné son offre.

Même si, en matière de politiques sociales, M. Séguin ne détonnerait pas du tout au sein d'un PQ quelque peu recentré, ceux qui espèrent le voir traverser le Salon bleu se font probablement des illusions. Il n'empêche que le camp souverainiste a tout intérêt à le «renchausser» plutôt qu'à l'attaquer.

C'est d'ailleurs la stratégie que Jacques Parizeau avait décidé d'adopter à l'endroit de Robert Bourassa quand il était apparu que l'accord du Lac-Meech avait du plomb dans l'aile. Il ne s'agissait plus de critiquer les termes de l'accord, même si son adoption aurait pu porter un coup mortel à l'option souverainiste, mais d'empêcher M. Bourassa de réduire ses demandes.

Quand on s'est peinturé dans le coin, on peut toujours marcher sur la peinture, disait Jean Chrétien. Possible, mais chaque motion unanime adoptée par l'Assemblée nationale rendra la chose un peu plus gênante pour M. Séguin.

***

Bien qu'il continue à nier l'existence d'un déséquilibre fiscal, Paul Martin a clairement indiqué qu'il était disposé à accroître de façon significative la contribution fédérale au financement des services de santé, mais Ottawa entend poser ses conditions tandis que le transfert de la TPS aux provinces leur permettrait d'y échapper.

Pour le Québec, cela représenterait une somme de sept milliards alors que M. Séguin évalue son manque à gagner attribuable au déséquilibre fiscal à trois milliards. Même si le gouvernement fédéral compensait en diminuant ses transferts de quatre milliards, il n'en renoncerait pas moins à une part importante de son pouvoir de dépenser, c'est-à-dire de son poids politique. Au cours des prochaines décennies, l'ordre de gouvernement qui contrôlera le secteur de la santé, dont les coûts augmenteront de façon exponentielle, sera en mesure d'imposer sa vision du pays.

À quelques jours du déclenchement des élections, il faut reconnaître que M. Séguin a bien choisi son moment pour envoyer sa torpille. De petits malins suggéraient que Gilles Duceppe réclame une rencontre avec M. Charest et lui demande de dresser la liste des revendications que le Bloc québécois devrait fasse valoir pendant la campagne. Ce ne sera vraisemblablement pas nécessaire.

Pour le Bloc, l'avantage est double. Sur la question du déséquilibre fiscal, il peut légitimement prétendre interpeller le PLC au nom de tout le Québec. La requête de M. Séguin place également les députés du PLQ qui comptaient appuyer leurs cousins fédéraux dans une position assez inconfortable.

Remarquez, d'une certaine façon, les candidats de M. Martin pourraient aussi y trouver leur compte. Au cours de la campagne, tout sujet autre que le scandale des commandites sera le bienvenu.

mdavid@ledevoir.com