L'école malade de sens

Dans Le Devoir de jeudi, le sous-ministre de l'Éducation nous apprenait que les élèves s'ennuient au secondaire et que cela est particulièrement évident à partir du secondaire 3. Je ne veux pas discuter ici des mérites des réformes proposées; je suis loin d'être un spécialiste de la pédagogie. D'ailleurs, ma nostalgie du cours classique, qui était plus un apprentissage de l'humanité qu'un processus d'acquisition de compétences, me disqualifie probablement aux yeux des spécialistes. De plus, ma connaissance de l'école actuelle est relativement limitée.

Trois ou quatre fois par année, je suis invité à rencontrer des élèves de secondaire 5 à qui on a imposé la lecture de mon roman Un dimanche à la piscine à Kigali. Chaque fois, je m'attends au pire, à une sorte de rencontre obligée dont on espère qu'elle se déroulera le plus rapidement possible. Et jamais ce pire appréhendé ne se produit. Ce roman et mon métier de journaliste nous mènent à aborder plusieurs sujets, le Rwanda, bien sûr, et l'Afrique. Mais aussi le sida, de grandes interrogations philosophiques sur la vie, la mort, la bêtise, le racisme, l'importance de l'écrit, la transformation du Québec au cours des 50 dernières années, l'apparition des dieux et des religions dans l'imaginaire collectif. Chaque fois, je me rends bien compte que je leur parle de choses qu'ils ignorent totalement mais qui les passionnent au plus haut point. En fait, je leur donne un cours accéléré d'«humanités», comme on disait dans mon temps.

La première question est généralement lente à venir mais après, elles se multiplient et les interrogations individuelles se poursuivent bien après le son de la cloche, qui n'est pas perçu comme la fin d'une torture. Récemment, quelques élèves (des garçons!) sont venus me dire que ce que nous avions fait pendant ces deux heures, c'était de la philosophie et de l'histoire, voire de l'analyse politique, et qu'ils ne comprenaient pas pourquoi on ne faisait pas de philo au secondaire. Bien sûr, ils ne parlaient pas de l'apprentissage des systèmes philosophiques d'Aristote à Derrida, ils faisaient allusion à une faille systématique, à un manque qu'ils ressentent inconsciemment et qui peut se résumer ainsi: nulle part on ne leur enseigne la vie, la société, le monde. Dans leurs questions pointent toujours deux pôles: une incroyable ignorance de l'évolution de l'humanité et un désarroi absolu face à la complexité du monde, à l'injustice, à l'indifférence devant la souffrance et la pauvreté.

Ils savent bien que, d'une certaine manière, l'école sera toujours un peu ennuyante et ils sont bien prêts à admettre qu'il faut bûcher sur le français, l'anglais et les maths, encore que, dans ce dernier cas, on puisse se demander pourquoi on les oblige, à partir du secondaire 3, à se farcir le cosinus alors que 95 % d'entre eux n'auront besoin dans la vie que de connaître les tables de multiplications et le calcul du pourcentage pour les pourboires et les taxes. On leur parle de compétences à acquérir, de connaissances utiles qui mènent à un métier, mais ces ados demandent aussi ce qui leur manque le plus lourdement: un autre apprentissage, comment trouver leur place, leur rôle, leur utilité dans le monde, dans leur société.

***

Quand on a réformé le système d'éducation, pendant les années 60, trois pôles se partageaient l'explication de la vie et de la société. L'Église expliquait sa finalité et sa raison d'être, le modèle familial transmettait un système de valeurs et de comportements et l'école secondaire (classique ou publique) peaufinait les apprentissages essentiels tout en expliquant la marche de l'humanité. Ces systèmes régulateurs, ces institutions normatives ont au bout du compte disparu en même temps que la société est devenue un inextricable bordel de consommation, de profits éhontés, d'argent facile, de rémunérations rocambolesques. Or on sait combien, entre 12 et 17 ans, les enfants ont un besoin profond de modèles, de normes (quitte à les transgresser), un besoin qui, pour eux, est profondément plus essentiel que la connaissance des diverses formes de triangles ou du calcul différentiel et intégral. Le premier apprentissage qui fascine l'adolescent, c'est celui de la vie. C'est aussi la recherche angoissante de son identité dans un monde qu'il ne parvient ni à saisir ni à justifier. Il est comme une bouteille à la mer. Et cet apprentissage le plus fondamental, ils le font dans la rue, entre copains, devant la télé ou en surfant sur Internet.

Un des problèmes fondamentaux du secondaire, c'est que la société lui demande de former de bons petits soldats productifs et que les adolescents, eux, ont besoin d'apprendre qui ils sont. Le problème, c'est qu'il serait totalement injuste de demander à l'école et aux enseignants de remplacer tout ce que nous avons détruit comme systèmes normatifs. Est-il besoin d'ajouter que les enseignants font eux aussi face au même désarroi quant à leur rôle et à leur fonction dans la société? L'école québécoise, il serait temps qu'on le dise et qu'on le reconnaisse, n'est pas malade de ses méthodes ou de ses programmes; elle est malade de la société québécoise car une société produit toujours une école qui lui ressemble. Et une société sans projet ne peut qu'inventer une école vide de sens.
3 commentaires
  • Jos-Marie Girard - Abonné 8 mai 2004 06 h 55

    Quel beau texte

    M.Courtemanche,

    Je lis toujours vos textes et je les apprécie toujours. Celui de ce matin me bouleverse d'autant plus qu'hier j'étais à la conférence M.Boris Cyrulnik et il nous disait la même chose. Il ajoutait que nous étions la seule société à na pas avoir de rituel pour le passage à l'adolescence et qu'en plus l'école n'a pas de "sens". Il n'est pas étonnant de voir les jeunes en quête du sens et d'aller au bout de leur témérité.
    Céline Houde

  • Suzanne Grenier - Abonnée 8 mai 2004 11 h 03

    Les maths traitées injustement

    Bonjour M. Courtemanche.

    J'ai lu votre article avec grand intérêt. Je suis moi-même professeure (de maths...) au collégial, je suis aussi une mère et toute la réflexion sur l'éducation me passionne.

    Comme vous, je constate que notre façon de réformer l'école ces dernières décennies a d'abord et avant tout servi à produire des citoyens serviles dans notre société de consommation, en amenant le jeune à se donner une formation presque strictement centrée sur sa façon future de gagner sa vie, au service d'un modèle social que vous décrivez bien: forte consommation, grande valorisation de l'argent, ..., en mettant au deuxième plan son développement comme être humain. (Apprends ceci parce que c'est utile pour ton emploi futur et n'apprends pas cela parce que ça ne l'est pas.)

    Lorsqu'à quelques reprises, vous semblez mettre les apprentissages mathématiques (trigonométrie, géométrie, calcul différentiel...) dans le même paquet que toutes ces choses jugées inutiles et inintéressantes par les jeunes, il me semble que vous faites fausse route.

    J'ai été moi-même à l'école une passionnée des mathématiques, qui sont une des plus belles constructions humaines. Les idées sous-tendant la trigonométrie et le calcul différentiel et intégral sont des manifestations extraordinaires du génie humain. Ces idées s'inscrivent dans l'histoire de l'humanité au même titre que des éléments plus liés au domaine politique ou sociologique et, croyez-moi, c'est probablement tout aussi fascinant.

    Là où comme vous je crois que le mathématiques peuvent devenir un apprentissage insipide aux yeux de bien des gens, c'est lorsqu'on s'obstine à vouloir n'en faire qu'un apprentissage utilitaire alors que pour la majorité effectivement, les applications seront minimes (sauf, évidemment, si on inclut toutes les innovations technologiques où les mathématiques sont essentielles et avec lesquellles est en contact la majorité de la population).

    Les mathématiques sont une des plus belles manifestations de l'intelligence humaine. Il est vrai que leur apprentissage n'est pas facile et qu'on peut tenter de trouver plusieurs bonnes raisons pour s'éviter cet effort. Mais vouloir donner plus de place à une composante humaniste dans l'éducation sans y inclure les mathématiques me semblerait une grave erreur.

    J'espère que mon point de vue permettra de vous donner un autre regard sur les mathématiques.

    Suzanne Grenier
    professeure de mathématiques au cégep de Ste-Foy

  • Marie-Eve Charland - Inscrite 8 mai 2004 20 h 41

    Ouverture sur le monde....

    Cher M. Courtemanche,

    Votre article souligne un point important sinon essentiel: l'ouverture de nos jeunes sur leur société et sur le monde.

    Comme vouls le dite si bien, nous ne voulons pas créer de petits soldats productifs, mais des être dynamiques, des êtres épanouis qui seront prendre leur position dans leur société et apporter leur initiative personnelle pour nous faire avancer vers un projet de société.

    Oui à la lecture
    Oui accès aux périodiques internationaux
    Oui aux activités parascolaires.
    Oui à un cours d'histoire du 20e siècle en 5e secondaire
    Oui aux cours de langue
    Oui à des cours sur les cultures du monde
    Oui....donnons à nos enfants les outils pour faire parti de ce monde!!!

    Marie-Eve Charland