Cinéma - Échec et maths

J'adore les statistiques. Allez comprendre pourquoi j'aime me vautrer dans ces maths en prose. En prévision du Marché du film de Cannes, qui dès la semaine prochaine réunira sur la Côte d'Azur quelque 8500 producteurs, distributeurs et exportateurs venus des quatre coins de la boule, l'Observatoire européen de l'audiovisuel dressait cette semaine une sorte d'état des lieux du cinéma mondial, à la lumière des résultats de 2003.

Au total: 56 pages de statistiques, disposées en colonnes ou dans des graphiques. Sur les fluctuations dans la fréquentation des salles, les données démographiques des différentes zones, l'évolution du prix des billets, le nombre de salles, le nombre de films par territoire, les plus grosses recettes enregistrées, etc. Il y a de quoi avoir le tournis.

D'autant qu'à la lumière de ces chiffres, un premier constat, qui n'est pas neuf mais qui mérite d'être répété, s'impose: la planète est occupée par les États-Unis, et pas un espace ne semble épargné par leur emprise. Ce qui étonne davantage, c'est de constater que les cinq films qui ont cumulé les plus grosses recettes aux États-Unis l'an dernier (dans l'ordre: Finding Nemo, Pirates of the Caribbean, The Return of the King, Matrix Reloaded et Bruce Almighty) sont les mêmes qui ont cumulé les plus grosses recettes à l'échelle planétaire, où ils ont totalisé 400 millions d'entrées. De là à dire que la Terre s'américanise, il n'y a qu'un pas...

Le rapport fait par ailleurs état de la diminution significative de la fréquentation des salles de cinéma, tant dans l'Union européenne (réduction de 4,6 %, soit 31 millions d'entrées) qu'aux États-Unis (- 4 %, soit 16 millions d'entrées) et au Mexique (- 12 %).

Les hypothèses quant à cette baisse sont nombreuses, mais aucune n'est à elle seule satisfaisante: l'avancée du marché du DVD, la guerre en Irak, le ralentissement de l'économie américaine, etc. Autre phénomène qui brouille les pistes: d'après l'Observatoire européen de l'audiovisuel, l'écart grandit entre les blockbusters et les films d'auteur, soit entre les films qui obtiennent des recettes faramineuses (Finding Nemo a récolté 766 millions de dollars dans le monde) et les autres. Ainsi, alors qu'en 2002 20 films ont fait entre un et deux millions d'entrées en Amérique du Nord, on n'en comptait plus que 13 en 2003. Un phénomène qu'André Lange, de l'Observatoire, appelle «concentration des succès», et qu'on observe également dans l'industrie du disque, où le vide se crée entre le top-10 et le reste de la production.

Enfin, il importe de souligner qu'en Europe comme ici au Québec, les comédies grand public dominent le box-office, mais hormis quelques exceptions (La Grande Séduction en étant une), celles-ci connaissent rarement une carrière en dehors de leurs territoires. À ce titre, l'interrogation d'André Lange m'apparaît d'une grande pertinence: «À l'heure où les Européens s'apprêtent à adopter une constitution commune, sont-ils vraiment condamnés à rire chacun dans leur coin?»

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Par l'intermédiaire de son bulletin Zoom, Téléfilm Canada dressait cette semaine le profil statistique pour 2003 des dix pays qui viennent d'intégrer l'Union européenne.

Les chiffres sont étonnants, à plusieurs égards. On y apprend par exemple qu'avec seulement deux films nationaux, l'Estonie a décroché plus de 10 % des parts de marché en 2003. Avec 27 films, la Pologne occupe son marché domestique à hauteur de 17 %, soit dans une proportion qui ressemble à celle du Québec, où l'année dernière une vingtaine de longs métrages ont occupé 13 % du marché.

Les Chypriotes ont quant à eux boudé leurs deux seuls longs métrages, pour une part de marché de 0 %, et Malte ne s'est pas donné la peine d'en produire. Reste à savoir si le tournage là-bas de la mégaproduction Troy, à l'été 2003, a donné une nouvelle impulsion au cinéma de cette île méditerranéenne mieux connue pour son... faucon.

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Vous pouvez entendre Martin Bilodeau trois fois par semaine dans le cadre du magazine quotidien Aux arts, etc. (midi dix) de la Chaîne culturelle de Radio-Canada, animé par Johane Despins.