Un problème de riche

Le ministre des Finances, Éric Girard, a un problème que lui auraient envié tous ses prédécesseurs depuis une quarantaine d’années : il doit gérer l’abondance. Alors que chaque nouveau gouvernement découvrait à son arrivée un « trou » dans les finances publiques, dont il avait d’ailleurs tendance à exagérer la profondeur, François Legault a reconnu d’emblée que les libéraux avaient « laissé la maison en ordre ». Si Philippe Couillard avait imposé d’entrée de jeu une austérité dont il n’a jamais réussi à faire oublier le douloureux souvenir, M. Legault a la chance de commencer son mandat en distribuant les largesses.

La prudence étant presque une seconde nature chez un ministre des Finances, M. Girard s’est empressé de mettre un bémol au surplus de 3 milliards accumulé depuis le début de l’exercice financier, expliquant que la hausse des revenus ne maintiendrait pas nécessairement le même rythme d’ici la fin de l’année et que certains éléments de ce surplus ne seraient pas récurrents.

Il est vrai que la croissance de l’économie québécoise ne peut que ralentir. Il n’en demeure pas moins que le gouvernement Legault jouit aujourd’hui d’une plus grande marge de manoeuvre que ne le prévoyait le cadre financier de la CAQ.

M. Girard n’a pas voulu donner d’indication précise sur le contenu de la mise à jour économique et financière qu’il présentera prochainement, après que son homologue fédéral, Bill Morneau, aura fait de même dans deux semaines. « On a été élu avec un mandat clair, nous avons un programme et nous avons l’intention de le mettre en place », a-t-il simplement dit.

 
 

En renvoyant au printemps le dépôt du projet de loi sur la laïcité, le gouvernement a voulu s’assurer que le message envoyé par la mise à jour ne souffre d’aucune distraction. M. Legault a si souvent répété que son gouvernement allait « redonner de l’argent aux familles » qu’il semble aller de soi que M. Girard annoncera une baisse du fardeau fiscal qui entrera en vigueur le 1er janvier 2019.

La CAQ avait également annoncé durant la campagne électorale son intention de puiser dans le Fonds des générations pour diminuer la dette. L’incertitude entourant les marchés boursiers et la hausse anticipée des taux d’intérêt le justifieraient également.

Depuis sa nomination, M. Girard n’a pas caché son intention de revoir la fiscalité des entreprises à la suite de la baisse d’impôt décrétée par le gouvernement Trump. Il voudra vraisemblablement s’adapter à ce que son homologue fédéral annoncera à cet égard.

 
 

Les préoccupations économiques de la CAQ et de son chef sont connues depuis longtemps. Lors de la formation de son Conseil des ministres, M. Legault a surtout surpris en insistant sur l’« esprit de proximité, d’humanité et d’ouverture » qu’il souhaitait insuffler à son gouvernement.

Certes, il aura quatre ans pour le démontrer, mais la prochaine mise à jour est l’occasion de faire une bonne première impression. Son prédécesseur a appris qu’elle peut être durable, bonne ou mauvaise. Et puis, il est plus facile de faire preuve de générosité quand on en a les moyens. Qui sait ce que réserve l’avenir ?

Les besoins étant infinis, un surplus de 3 milliards ne peut évidemment que susciter les convoitises. Les universités n’ont pas tardé à réclamer leur part. Les réinvestissements annoncés par Carlos Leitão dans son budget d’avril ont à peine compensé les compressions du début de mandat et leur sous-financement par rapport à la moyenne canadienne demeure une réalité.

Il est vrai que la CAQ a créé de grandes attentes dans le milieu de l’éducation, mais le nouveau ministre, Jean-François Roberge, lui-même un ancien enseignant, a donné jusqu’à présent l’impression d’accorder la priorité au primaire et au secondaire, qui ont été perçus comme les grandes victimes de l’austérité libérale.

En conclusion de son essai publié en 2016 sous le titre Et si on réinventait l’école ?, M. Roberge dénonçait l’instrumentalisation de l’école dans le discours politique. « L’éducation est très souvent le thème porteur choisi par nos premiers ministres pour faire de beaux discours », déplorait-il. Maintenant qu’il est au gouvernement, il serait fâcheux qu’il donne raison au « prof idéaliste » qu’il était.

S’il est vrai que M. Legault avait réussi à former une équipe économique susceptible de rivaliser avec celle du PLQ, c’est toutefois l’addition de Marguerite Blais qui lui avait donné une âme. Remettre de l’argent dans la poche des familles est aussi un thème porteur en politique, mais l’empathie dont son gouvernement est censé faire preuve se mesurera davantage à l’aide qu’il apportera aux aînés et aux aidants naturels.

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