Tic tac, tic tac

Propulsés par l’urgence, des citoyens se mobilisent et tentent de composter leur écoanxiété pour en faire des gestes concrets.
Photo: iStock Propulsés par l’urgence, des citoyens se mobilisent et tentent de composter leur écoanxiété pour en faire des gestes concrets.

Nous aurons beau reculer l’heure demain, il sera encore minuit moins deux à l’horloge de l’apocalypse (Doomsday Clock). Minuit moins deux. Depuis son invention par des scientifiques de l’Université de Chicago, en 1947, c’est la seconde fois qu’on se rend à moins deux. Trump nous a fait perdre 30 secondes. Et dans deux mois, dès 2019, l’horloge s’ajustera aux Bolsonaro de ce monde.

Ne parlons même pas de la montée du fascisme. Le poumon de la planète réside au Brésil, plus précisément dans la jungle amazonienne. Les scientifiques derrière l’horloge prennent en compte les menaces nucléaires, climatiques et technologiques. On l’appelle aussi « Horloge de la fin du monde ». Pour les écoanxieux, l’heure est sombre et novembre à tue-tête.

Je le ressens autour de moi de façon aiguë. Ce qui n’était que de l’inquiétude chez les mieux informés s’est transmuté en sentiment d’urgence qui macère dans l’impuissance. Certains sont fatalistes, d’autres pessimistes, les plus imaginatifs commencent déjà à prévoir l’après. Un ami, père de quatre enfants, me raconte qu’il s’est réveillé en sueur dans son lit en rêvant qu’il devait trouver un terrain en montagne avec un accès à l’eau.

À la campagne, où l’on est traditionnellement plus autonome qu’en ville, des gens s’organisent déjà plus ou moins consciemment. On achète des terres, on se crée un réseau, avec un instinct de survivaliste chinois. « Quand ils se battront pour le dernier bout de steak haché, nous, on ne manquera de rien », me raconte un maraîcher papa de jeunes enfants qui compte une climatologue dans sa parenté. L’artisane de savon au lait d’avoine, au marché, a opiné du bonnet. « C’est bien, le marché fermier ; ça permet de connaître la communauté et de savoir sur qui on va pouvoir compter. » Pas d’illuminés ici, simplement des gens plus près de la nature qui constatent de visu les signes de détresse. Ils savent qu’il n’y aura pas de planète B.

Des amis s’aménagent des caveaux à légumes, on apprend à faire du pesto avec des fanes de carottes ; j’ai même vu annoncer le livre de recettes Survivre à l’apocalypse du chef du restaurant Joe Beef. Écureuil au barbecue, quelqu’un ?

Mon pays, ce n’est pas un pays (c’est une pétrolière)

François Legault n’ira pas à la COP24, en décembre, en Pologne. Cela fera 1,6 tonne de CO₂ en moins dans son bilan carboné. 1,6, c’est beaucoup si l’on considère qu’on nous suggère de restreindre nos émissions à deux tonnes par an. Justin Trudeau ira sauver l’honneur canadien. Il ne risque pas de se faire apostropher par Yann Perreau, qui a osé l’urgence à l’ADISQ (bra-vo !).

Des étudiants américains poursuivent le gouvernement Trump pour son inaction sur le climat. Non-assistance à peuple en danger. Le Fonds mondial pour la nature nous apprenait cette semaine que 60 % de la biodiversité a disparu de 1970 à 2014. Et c’est ir-ré-ver-si-ble pour une large part. Les coraux morts ne renaîtront pas. Quant aux animaux, il est où, Noé, lorsqu’on a besoin de lui ?

De jeunes GINKS (Green Inclination No Kids) ont décidé de ne plus ajouter d’enfants à cette planète et d’adopter des réfugiés climatiques au besoin. Ils seront nombreux, par centaines de millions.

J’ai eu l’outrecuidance d’en glisser un mot à l’émission d’Alain Gravel la semaine dernière. Le sujet a vite dérapé dans la manosphère grâce aux radios-poubelles de Québec. La violence était digne d’un épisode de La servante écarlate et le discours, de la même tenue. Une chance que j’avais prévenu mon B que ça risquait de partir en couille. Précision : ce n’est pas lui que je regrette d’avoir mis au monde, mais « le monde » dans lequel je l’ai plongé qui m’angoisse. Si on pouvait cloner mon B, ce monde se porterait mieux.

Un certain maire, d’un certain arrondissement, qui essaie fort fort de changer les habitudes depuis une décennie, m’a écrit : plus facile de s’attaquer à toi et de te décrédibiliser que de réfléchir sur le propos qui dérange. Et il dérange. Nos comportements sont mortifères, mais nous ne supportons pas l’idée que la vie puisse s’arrêter avec et par l’incurie de notre espèce. Troublant paradoxe. En attendant, 60 % de la biodiversité a manqué le bateau de Noé.

On a mis quelqu’un au monde

Pour le metteur en scène Dominic Champagne, l’anxiété est réelle et palpable, mais elle va de nouveau nourrir son action. L’homme qui a travaillé sur le spectacle de clôture des Jeux de Sotchi, l’hommage aux Beatles Love à Las Vegas, Moment Factory à Barcelone, livrait un spectacle solo récemment à Montréal, un texte fort qui se lit comme une longue confession environnementale.

Devenu militant et « écoterroriste » dans la foulée des gaz de schiste, le réalisateur du film Anticosti : la chasse au pétrole extrême prépare un nouveau coup d’éclat écolo-médiatique pour la semaine prochaine.

J’ai discuté longuement avec lui de ses sources de motivation, même si le défi semble titanesque : « On vit une tragédie. Je vais donner les deux prochaines années de ma vie au lobby citoyen. J’ai fait le pari de ne pas être cynique. »

Ce millionnaire-mécène, qui se décrit comme un anxieux et un grand enthousiaste, est prêt à « rocker » bénévolement. « Ils ne m’auront pas. Ça se peut pas que j’aille lire la Bhagavad-Gita dans ma campagne. Je ne suis pas rendu là. Pour les gaz de schiste, nous étions quatre au début, et on les a arrêtés. J’en dormais pas la nuit. Certains en ont fait des burn-out. »

Dominic Champagne estime que son angoisse le paralyse, mais qu’elle le provoque aussi : « Je me sens au coeur d’une grande crise morale. Comme un Berlinois en 1936. Il y a une guerre à livrer. »

Et ce guerrier pacifique puise son carburant dans la joie, ses trois grands garçons, l’humour et les forces vives du bottin de l’Union des artistes ; il n’a pas dit son dernier mot. « Il faut nourrir l’espoir par devoir. Le Québec peut être une source d’inspiration pour les autres. Un petit Québécois a présenté à Paul McCartney ce qu’on allait faire avec sa musique dans Love ; ils ont ramassé un milliard de recettes en 10 ans. »

Et des millions de personnes ont chanté Revolution. Well, you know, we all want to change the world.

Imaginez une planète

Des fois, il suffit de danser. Entre deux mauvaises nouvelles, danser. Entre deux limités du lobe et en déficit de Jig-A-Loo cérébral, danser. Entre deux fins du monde, entre deux chicanes qui ne mènent à rien, danser. 
Quand on a besoin d’une dose d’humains qui te repompent la tripe de bicyk, danser. Et quand on fait danser un village, ça donne ceci. Imaginez une planète… Paroles et musique d’Amos Joannides avec la participation du village de Lac-Brome.

Visité le site Doomsday Clock. Les bulletins annuels qui accompagnent l’heure ajustée sont publiés début janvier et font une analyse du monde (de l’année précédente) et sur ce qui le rend « explosif ». À suivre.

Suggéré à mon B de 15 ans de participer à la Grande Marche du 10 novembre prochain, place des Festivals, à 14 h, à Montréal. Après avoir lu les trolls sur ma page Facebook qui se moquaient de cette manifestation organisée par « La planète s’invite au Parlement », il a été convaincu de la nécessité de sa présence.

Adoré l’album de Jacques Pasquet superbement illustré par Yves Dumont, Notre environnement, un livre documentaire qui explique aux jeunes les éléments qui composent leur vie : eau, air, sol, énergie et climat, et ce qui les menace. Des exemples tirés du quotidien, un manuel pédagogique simple et des chiffres étonnants. 25 % de l’eau utilisée dans une maison sert à la lessive et au nettoyage ; 48 % à arroser le gazon et à nettoyer l’auto, notamment. Une synthèse admirable qui convient aussi aux grands. À partir de 9 ans. La traduction anglaise sera préfacée par David Suzuki.

Aimé le livre La consommation dont vous êtes le z’héros de Florence-Léa Siry, un guide pratique pour s’initier au zéro déchet et apprendre à fabriquer beaucoup de choses soi-même, du liquide à lessive à l’allume-feu avec de la mousse de sécheuse (si vous n’êtes pas passés à la corde à linge). La fameuse recette des pellicules en cire d’abeille qui remplacent celles en plastique y est. Très efficace. J’en ai acheté au marché. Un livre qui ne sauvera pas la planète, mais qui pourrait s’avérer très utile dans un trousseau de survivaliste… 

Consulté la conférence que donnait récemment mon économiste en environnement préféré à des étudiants de l’Université de Sherbrooke. Économie et écologie sont-elles solubles dans l’eau froide ? Un beau survol des diapos ici avec tableaux, chiffres et réflexions. « Il ne s’agit pas de prévoir l’avenir, mais de le rendre possible » (Saint-Ex).



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