Bloc-notes - Cocteau qui ?

Ce n'est pas que je veuille vous rendre jaloux, mais certains privilèges de journaliste valent vraiment leur pesant d'or. Quelques jours avant l'ouverture de la grosse expo Jean Cocteau au Musée des beaux-arts, j'ai pu circuler à peu près seule entre les oeuvres fraîchement exposées, à une heure creuse de la journée «média». Glissant à travers les salles, je suis restée un long moment en arrêt devant les dessins incrustés de phrases poétiques du Mystère de Jean loiseleur.

Arrêt prolongé aussi devant le portrait tout en ocre que Cocteau a fait de sa voisine et amie la grande Colette. Elle y arbore le visage terrible de la vieillesse, les cheveux en auréole, l'oeil en forme de seringue, le sourcil en accent circonflexe, le jabot défiant les modes. Cocteau a tant imité Picasso... Dans son portrait de Colette, il a presque la touche du maître.

Cette grosse expo est la même que celle que la presse parisienne a fraîchement accueillie à son lancement au Centre Georges Pompidou. Mal aimé qu'il demeure en France, Cocteau. Et son pays a la mémoire et les dents longues... Quarante ans après sa mort, «le prince frivole» est encore brûlé en effigie. Chez lui, du moins... Pas ici. Au Québec, le public abordera sans doute son univers avec ouverture d'esprit, faute d'avoir participé aux chicanes de familles.

Trouvez-en d'autres créateurs impliqués à ce point dans les courants artistiques majeurs du XXe siècle... Il a fréquenté et inspiré Proust, Picasso, Satie, Stravinski, Modigliani, Diaghilev, Colette, Tristan Tzara, Édith Piaf, Jean Genet, Coco Chanel, Man Ray, Andy Warhol, Django Renhardt, Diego Rivera... Tour à tour écrivain, cinéaste, musicien, dandy, scénographe, chorégraphe, graphiste, touche-à-tout et à tout le monde. Ça crée une confusion dans son sillage.

En conférence cette semaine, Dominique Païni, le commissaire de l'exposition, mettait les cabales françaises contre Cocteau sur le compte de l'homophobie, de son excommunication d'antan par les surréalistes, du comportement ambigu du poète sous l'Occupation.

Cocteau s'est jadis compromis auprès de certains nazis, tout en résistant à d'autres occasions. Et Dominique Païni de préciser que le comportement des Français sous le joug allemand fut rarement blanc ou noir, mais truffé de zones grises. La postérité aurait évacué le Cocteau courageux et monté en épingle ses faux pas auprès des officiers à croix gammée.

Sa dispersion, son côté m'as-tu-vu ont également noirci son nom. Mondain, abonné aux quat'zarts, il nous glisse entre les doigts. L'expo au MBAM est à son image: disparate, inégale, intéressante pourtant.

De fait, l'ancêtre des Robert Lepage de ce monde, c'est Cocteau, multimédia avant la lettre, à cheval sur toutes les disciplines artistiques, lui dont le rêve était «d'entendre la musique des guitares de Picasso».

Mais l'expo Jean Cocteau manque de couleurs. Dans un musée, notre oeil a l'habitude des arcs-en-ciel. Or Cocteau a préféré le crayon aux pinceaux trempés dans la peinture. Ses films de fiction furent tournés en noir et blanc. Idem pour les magnifiques photos qu'il a prises de Picasso et de ses amis. Quant aux manuscrits de ses oeuvres littéraires, ils ont l'apparence de carnets à encre noire sur papier jauni.

La plupart des taches de couleurs qui parsèment l'expo viennent des oeuvres d'artistes ayant croisé sa vie: Jacques-Émile Blanche, Marie Laurencin, Modigliani, Andy Warhol, Picasso, etc. Plusieurs ont fait son portrait, tous styles unis à travers l'éventail du siècle, ajoutant de nouvelles facettes au personnage en oeil de mouche.

En noir ou en noir et blanc, il y a eu tellement de Cocteau différents. Chacun garde en mémoire quelques oeuvres fétiches pour mieux évacuer les autres. Moi aussi. Son cinéma revient souvent me hanter, avec les bras candélabres de La Belle et la Bête, les traversées du miroir du Sang d'un poète en images gravées. Et comment ne pas demeurer soufflé par la force immense de sa pièce en un acte La Voix humaine, où l'amour s'accroche à celui qui le tue?

L'autre soir, je me suis replongée dans Opium, le journal de désintoxication de Cocteau. Il faut croire que la mondanité, la créativité tous azimuts, la fréquentation des génies du siècle n'auront pas suffi à l'étourdir: longtemps, seul l'âcre et somptueux opium, drogue des empereurs, des poètes et des dieux, lui aura permis de se fuir lui-même ou de se retrouver au détour.

«Dire d'un fumeur en état continuel d'euphorie qu'il se dégrade revient à dire du marbre qu'il est détérioré par Michel-Ange, de la toile qu'elle est tachée par Raphaël, du papier qu'il est sali par Shakespeare, du silence qu'il est rompu par Bach», y écrivait-il, nostalgique de sa pipe. Il nous a légué de bien jolies phrases, ce Cocteau...

Celle aussi lancée dans Le Sang d'un poète, en merveilleux cri d'immortalité: «Faites semblant de pleurer, mes amis, car les poètes ne font que semblant d'être morts.»

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Juste un petit mot pour vous dire à quel point cette lente agonie de Télé-Québec, aux vivres coupées, à la vocation remise en question, est un scandale qui mérite l'appui massif du milieu culturel. Chaque fois qu'on demande à une chaîne de se moderniser, on lui demande à mots couverts de se commercialiser, histoire de mieux rejoindre les concurrents au parquet du plus bas dénominateur commun. À ce train-là, la prochaine exposition Jean Cocteau n'osera même plus s'arrêter à Montréal, faute d'un public assez cultivé pour connaître encore son nom. Cocteau qui? Cocteau quoi? Si c'est pas un chanteur de Star Académie, la foule passera tout droit. Non mais!

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Bon, voilà! Je m'envole pour Cannes. Cette chronique s'interrompt durant trois semaines. À la prochaine!

otremblay@ledevoir.com