Dérapage de vedettes

La quête éperdue du pas de travers d’une célébrité, de ses accrocs aux codes vestimentaires ou du malaise des invités au Gala de l’ADISQ, à Tout le monde en parle (TLMEP) ou dans tout autre rendez-vous télévisuel populaire relève du sport national, accru par l’effet viral des réseaux sociaux.

La tempête soulevée par les propos de Denise Bombardier face à Jean Chrétien à TLMEP commence à s’essouffler d’un océan à l’autre. Bien des francophones hors Québec se sont sentis insultés qu’elle ait déclaré leurs communautés à peu près disparues. On les comprend.

Du coup, des voix des minorités linguistiques à travers le Canada ont hérité de tribunes médiatiques pour exprimer leurs frustrations légitimes et commenter des luttes héroïques de survivance. Mieux valait pour elles s’y engouffrer vite fait… L’ère du zapping ne repasse pas les plats.

Denise Bombardier a perdu une bonne occasion de mettre les choses en perspective avec ses raccourcis de polémiste. Reste que, dans le feu de la conversation sur le plateau, les gens s’enflamment. Ce n’est pas pour défendre ses propos abrupts — qu’elle a nuancés partout depuis — mais pour appeler à élargir les débats et à les conserver plus longtemps au chaud.

Cette émission où certains invités sont réunis en vue d’éventuels combats de coqs est une vraie arène à dérapages pour nourrir le spectacle. Mais en visant la cible étroite de celui ou celle qui ce jour-là s’est mis le pied dans la bouche, on perd une précieuse énergie. Le feu des tirs nourris a un effet de catharsis de bien courte portée.

Dans certaines régions isolées du Canada, le français s’étiole. Ailleurs, comme dans la péninsule acadienne du Nouveau-Brunswick, il épate par sa vigueur. Des îlots subsistent ici et là d’un océan à l’autre sous combats admirables méconnus par trop de Québécois. Tendons vers eux nos antennes le reste du temps.

Souvent, nos artistes, en littérature, en chansons, au cinéma, au théâtre — de rencontres d’écrivains en festivals ou par le biais de coproductions —, ont tissé plus de liens avec ces communautés fragiles que leurs dirigeants. C’est le cas en ce moment de la pièce Le dire de Di au théâtre Prospero, fruit d’un partenariat entre le Groupe de la Veillée et le Théâtre français de Toronto. Politiquement et diplomatiquement, le Québec aurait dû mieux prendre sous son aile les minorités francophones du reste du Canada. Et poussons donc la CAQ, nouvelle venue, à s’y atteler.

Prospecter plus loin

La semaine précédente, toujours à TLMEP, c’est le fou du roi qui se faisait taper sur les doigts pour avoir réagi sec devant les propos suicidaires du jeune musicien Hubert Lenoir : « Ben voyons, on ne dit pas des choses de même ! » avait lancé, interloqué, Dany Turcotte.

Il aurait dû exprimer plus de compassion et ouvrir sur un débat d’humanité, mais l’effet de surprise a joué. Le gars n’est pas un surhomme, s’en est expliqué, tâchera de faire mieux la prochaine fois, promis ! Puisque l’émission dominicale se veut une messe, autant faire réciter au coupable, après passage au confessionnal, trois Je vous salue Marie… avant d’aller prospecter plus loin des pistes de solutions.

Après tout, sa maladresse était celle de chacun face au mal de vivre. La tragédie de l’aspiration au suicide des jeunes, bourrés d’antidépresseurs, entre un écran et l’autre, souvent mal connectés aux adultes, dépasse de loin une gauche intervention. Les trolls qui, à force de cyber-harcèlement, poussent des jeunes vers le vide sont souvent les premiers à traquer les dérapages des vedettes, sans se regarder pour autant dans le miroir. Mais la problématique du suicide n’a déjà plus cours…

Pour en revenir à Denise Bombardier, certains diront que la houle soulevée par ses propos sur la francophonie sert la vente de son autobiographie publiée chez Plon. Si c’est le cas, au fond, tant mieux.

Nonobstant le côté « name dropping » souvent inhérent à ce type d’exercice, et quelle que soit l’opinion des uns et des autres sur son personnage public, reste qu’Une vie sans peur et sans regret, que j’ai dévoré, possède le mérite de brosser le portrait passionnant des combats du Québec pré- et post-Révolution tranquille. Les voici vécus de l’intérieur entre les séjours à Paris, témoins des rapports en dents de scie entretenus avec la « mère patrie » au fil des décennies.

Belle occasion, à tout le moins, pour plusieurs générations, de mieux comprendre l’étouffoir du berceau religieux des Québécois, de saisir les batailles menées pour la défense du français, les libérations politiques et féministes toujours à atteindre et la ferveur de ceux et celles qui ont défoncé des portes en des temps moins frileux qu’aujourd’hui. Sinon, à TLMEP, son auteure aura dérapé. Oui, mais encore ?

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