La hausse des taux dérange

Lahausse du loyer de l’argent dérange. D’autant que de nouvelles augmentations des taux directeurs peut-être plus rapides et plus musclées que prévu ne sont pas écartées. Wall Street le craint et vient d’entrer dans une zone de correction.

Dans son communiqué accompagnant une nouvelle hausse de son taux cible à un jour, la Banque du Canada a surpris cette semaine en retirant l’approche graduelle associée jusqu’ici à la remontée des taux directeurs. Aussi, la banque centrale ne vise plus une politique accommodante et cible plutôt l’atteinte d’un taux neutre, qu’elle situe entre 2,5 et 3,5 %. Le taux cible à un jour est aujourd’hui à 1,75 %.

Aux États-Unis la Réserve fédérale va plus loin en évoquant un dépassement du taux neutre tant l’économie américaine montre des signes de surchauffe. Le message a eu l’effet d’une douche froide, provoquant notamment un recul des cours boursiers et le plongeon du S&P 500 sous sa moyenne mobile de 200 jours vendredi, soit en territoire de correction. L’indice américain est désormais en repli de 0,6 % depuis le début de l’année. À Toronto, la chute est de 8,1 % sur dix mois, ce qui efface le gain de 6 % réalisé en 2017. Le S&P/TSX est revenu à son niveau de novembre 2016.

Si la Fed doit composer avec une guerre de tarifs et une stimulation fiscale appliquée à une économie évoluant déjà à son plein potentiel, la situation est tout autre au Canada. « Je ne pense pas que nous assistons à un changement de régime », commente Mathieu D’Anjou, économiste en chef adjoint au Mouvement Desjardins. « Je crois cependant que la Banque du Canada voulait éviter la complaisance et inciter les ménages à poursuivre leur assainissement financier. » L’institution veut également se donner la souplesse et s’ajuster aux données économiques, sans retirer pour autant son attention au niveau d’endettement des ménages. « La banque centrale est aujourd’hui plus rassurée dans sa démarche. Avec un retour de l’inflation dans les 2 %, avec aussi le ralentissement de la demande de nouveau crédit et la stabilisation du marché de l’habitation, on la sent plus confiante. Je dirais, d’ailleurs, que si changement de régime il y a, il est justement venu de cette remontée de l’inflation autour des cibles. »

Pour autant, Mathieu D’Anjou conserve son scénario de deux augmentations l’an prochain. « Sauf s’il y a dérapage économique, la banque va rester sensible à la situation financière des ménages. Il n’y a pas d’urgence à passer à un rythme supérieur. Nous croyons également qu’elle va se diriger vers la borne inférieure de l’intervalle du taux neutre retenu. Il n’y a pas de raison ni de justification à viser plutôt les 3,5 %. »

Un enjeu

La situation de l’endettement demeure un enjeu, avec un ratio dette/revenu élevé. Et la phase ascendante du loyer de l’argent vient ajouter à la vulnérabilité. Or l’économie va bien, le marché du travail reste vigoureux et la rémunération augmente, énumère l’économiste. Même si les cinq hausses du taux cible à un jour depuis juillet 2017 produisent leurs effets et commencent à s’étendre aux taux hypothécaires de plus longue échéance, la situation des ménages n’est pas critique. « Ce qui n’empêche pas de rester vigilant. » On estime généralement que chaque hausse de 25 points équivaut, grosso modo, à 75 $ par année par tranche de 50 000 $ d’hypothèque.

Mathieu D’Anjou pense, entre autres, au service de la dette, qui s’approche de ses niveaux records. Dans une étude publiée le 27 septembre, son collègue Benoit P. Durocher soulignait que le service de la dette est monté à près de 14,2 % du revenu disponible au deuxième trimestre de 2018, soit pas très loin de son sommet de 14,9 %.

Chez Equifax Canada, on disait la semaine dernière s’attendre à une légère augmentation du taux de défaillance à 90 jours. Même en hausse au deuxième trimestre, ce taux reste toutefois marginal, à 1,1 % contre 1,08 % au premier trimestre.

En mai dernier, la Banque Nationale proposait une distinction entre augmentation du loyer de l’argent et accroissement du paiement. Elle calculait alors que l’impact de trois augmentations du taux cible en 2018, de deux l’an prochain, serait d’à peine 0,24 % du revenu disponible cette année, de 0,26 % en 2019. Il reste qu’au renouvellement…