Le capitalisme pour les nuls (et les révoltés)

Ainsi, en ces temps de mutations, alors que les changements climatiques s’invitent au quotidien et que la mondialisation part en vrille, les piliers du système économique mondial montrent d’inquiétantes fissures.

Faut dire que le salut de la planète et des humains perchés dessus commanderait des mesures contraires aux intérêts commerciaux des nations et au confort des consommateurs électeurs. Les politiciens légifèrent par-ci pour tempérer l’inquiétude collective face à l’avenir sans ralentir la croissance, ferment les yeux par-là afin de soutenir la machine. Et filons tous ensemble vers demain…

Pas moyen de plaider l’ignorance. Le cynisme de nos propres régimes s’étale de façon virale à pleins médias. On a tous les mains couvertes de sang. Malaise, quand tu nous étreins.

L’horrifique polar entourant la torture et le meurtre du journaliste du Washington Post Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul ravive ce trouble. Du feuilleton sanglant surgit le ballet diplomatique de bien des dirigeants occidentaux, entre homélies sur les droits de la personne et arguments économiques en appels du pied. Armes vendues d’un bord, pétrole acheté de l’autre, cris d’indignation sous couvert de vertu, récupération de « l’événement » à des fins politiciennes par le moindre calife sur fond d’accords secrets entre compères. Trump a soulevé une tempête qui lui claque au front. Alliés avec le diable, nous ? Il a tant de visages, celui-là.

Dragon moderne

On rumine ces pensées devant la pièce Chapitres de la chute de l’Italien Stefano Massini, adaptée de son propre roman, mise en scène par Marc Beaupré et Catherine Vidal au Théâtre de Quat’Sous, qui remonte les sources du système. À travers la saga des frères Lehman sur plusieurs générations, de l’arrivée des frères juifs bavarois commerçants de coton en Alabama jusqu’à la faillite de leur banque d’investissement à New York en 2008 qui fit trembler Wall Street, en passant par le krach de 1929, c’est la toile du capitalisme qui se tisse et se déchire sous nos yeux.

On ne vous jouera pas la note marxiste. Ce régime a montré ses failles béantes. Et quelle solution de rechange proposer hors des voies du dépouillement volontaire ? Reste que la course au profit du capitalisme industriel, avec absence d’éthique et de vision écologique à long terme, semble lancée sur un train fantôme sans gare au bout. L’échec de son réseau tentaculaire impliquant l’alliance avec les tyrans de ce monde, au mépris des besoins planétaires et des droits de la personne, entre migrations massives et replis identitaires, est programmé d’avance. On le sait. La pièce en démonte les rouages organiques.

Stefano Massini fait du destin des Lehman un dragon moderne qui avale ses scrupules et des couleuvres avant d’engloutir ses propres enfants.

D’une durée de quatre heures et demie, la soirée théâtrale. On s’était promis de lever le camp au cours d’un des entractes, avant de rester tétanisée devant ces six comédiens et comédiennes jouant indifféremment monsieur ou madame, maître ou domestique, sans décor, sinon des chaises comme dans la pièce d’Ionesco. Par-delà quelques épivardages de fin de parcours, cette leçon de capitalisme entre cimes et abîmes fait son effet.

À la sortie, se confondent en nous toutes ces têtes de Lehman avec les visages à double face de Trump, de Trudeau, de Macron, du dictateur turc Erdogan, du perfide prince saoudien Mohammed ben Salmane. Le théâtre s’offre parfois une salutaire fonction de manifeste.

Appels claquants

Signe des temps, la même charge électrique attire les foules au Musée d’art contemporain, avec branle-bas devant l’incandescent Manifesto, treize courts métrages séditieux projetés sur autant d’écrans. L’actrice australienne Cate Blanchett éblouit par ses métamorphoses dans l’installation filmique de l’Allemande Julian Rosefeldt, collage de manifestes artistico-politiques du XXe siècle. Ça prendrait une traduction française écrite in situ, car les sons se chevauchent parfois et tout est en anglais, mais les mots claquent comme des balles et chaque film constitue une mise en abyme.

Son prologue est tiré du Manifeste du Parti communiste écrit par Marx et Engels : « Tout ce qui est solide se dissout dans l’air », avec segments suivants plus littéraires et artistiques ; politiques quand même.

Dadaïste ou tiré du Dogma danois, futuriste, surréaliste ou ce qu’on voudra, cet appel fragmenté aux folles révolutions (présenté dans le cadre d’un hommage au manifeste Refus global et à une de ses grandes signataires, Françoise Sullivan) est si troublant et joué sur tant de tonalités et en tant de lieux, dont une Bourse virtuelle et une décharge, qu’il donne envie à sa suite de faire exploser tous les cadres. Et laissez-nous rêver…

2 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 27 octobre 2018 20 h 07

    LE capitalisme ou CE capitalisme?

    La crise climatique est, depuis quelques années déjà, l'occasion de dénoncer LE capitalisme. Et on n'a pas tout à fait tort, c'est certain. Mais devant quoi nous laisse-t-on après avoir proféré l'accusation?

    Nous ne voulons pas, c'est sûr, à moins d'être un fan fini de QS, un fan qui n'a pas encore compris toutes les implications de son programme, nous ne voulons pas, dis-je, vivre dans un État totalitaire. Or, c'est à quoi, historiquement, nous sommes arrivés à chaque fois qu'on a voulu sortir de ce qui est appelé LE "capitalisme". Et cela est décourageant. Et d'entretenir la dichotomie entre capitalisme et protection de l'environnement, comme on le fait de plus en plus facilement maintenant, entraîne à penser qu'il n'y a rien à faire: soit l'environnement protégé mais nous tous en goulags (d'autres diraient en république de Platon, mais c'est pire), ou bien soit la frénésie du consummérisme avant de mourir tous (c'est enfin la justice) dans la grande collision avec "The Wall". On oublie que le capitalisme que nous vivons présentement, depuis les Thatcher et Reagan et cie, n'est qu'une version récente du capitalisme.

    Et, ici, l'éducation peut faire toute la différence. On peut vivre dans un régime de social-démocratie (et si Adam Smith n'a pas inventé le mot, même lui en promeuvait l'esprit ) et s'y épanouir malgré tout.

    L"éducation passe d'abord par les parents, puis par l'école bien sûr. Mais les artistes ont aussi leur responsabilité dans cette éducation. Des artistes qui nous invitent au marxisme (Marx était probablement un bon gars plein de bonnes intentions mais on a beaucoup appris depuis) comme seule solution possible aux problèmes contemporains ont-ils vraiment et sérieusement (comme le sujet l'exige) fait leurs devoirs? Ont-ils compulsé l'histoire ou seulement leur désir de paraître? Parce que le résultat est de mettre les citoyens devant des choix radicalement incompatibles... mais peuvent-ils résister au romantisme du discours?

  • Clermont Domingue - Abonné 28 octobre 2018 15 h 01

    Un autre texte magistral.

    Vos trois premiers paragraphes sont d'une grande lucidité.

    Partage et modération me semble la voie à suivre.Les plus riches doivent se satisfaire de moins et ceux qui ont davantage doivent partager avec ceux qui ont peu.Les Etats, eux, doivent être plus autoritaires pour imposer le bien commun.

    La semaine dernière,monsieur Eric Desrosiers citait madame Carolyne Wilkins de la Banque centrale du Canada. Selon cette dame qui est (je crois) vice-présidente de la Banque, notre vénérable institution dispose d'instruments puissants pour endiguer la prochaine crise financière et elle signale : l'achat massif d'actifs financiers par la Banque du Canada.

    Madame Wilkins parle-t-elle de QE (création monétaire) comme en 2008 ou d'effacement de dette comme dans le cas de Chrysler? Quoi qu'il en soit, nos gouvernements ont les connaissances et les moyens de protéger et la planète et les humains

    Ce qui fait défaut, c'est l'autorité et l'autorité est dans la volonté.

    Nos leaders mous conduisent nos démocraties vers la dictature.