Montcalm ou Vaudreuil?

Le débat est vieux comme la Conquête : qui, de Montcalm ou de Vaudreuil, avait raison ? Il en va de la responsabilité de la défaite de 1759.

J’ai longtemps cru, comme vous probablement, que le général français Louis-Joseph de Montcalm, mortellement blessé lors de la bataille des plaines d’Abraham du 13 septembre 1759, était un héros incontesté. L’homme, après tout, avait donné sa vie pour défendre l’Amérique française. Or, bien des historiens ne partagent pas cette admiration.

Dans Nouvelle-France. La grande aventure (Septentrion, 2001), le regretté Louis-Guy Lemieux, journaliste et vulgarisateur historique, formule de très sévères jugements au sujet du général défait. Physiquement disgracieux, le militaire, écrit-il, est aussi moralement mesquin. « Il est impossible, résume Lemieux, de trouver à cet homme un seul côté attachant. L’intrigue lui sert de stratégie militaire. La médisance et la calomnie s’attachent à chacun de ses pas. » Il aurait perdu la bataille des Plaines par incompétence, en refusant notamment de se plier aux ordres de Vaudreuil, « un grand gouverneur, peut-être le plus grand de l’histoire de la Nouvelle-France ».

Tous les historiens notent les relations très tendues qui existaient entre Montcalm et Vaudreuil. « La tension entre les deux hommes nuira aux opérations », écrit Éric Bédard dans L’histoire du Québec pour les nuls (First, 2015). « La division entre Canadiens et Français dans le commandement apparaît donc comme un facteur décisif dans la défaite », renchérit Charles-Philippe Courtois dans La Conquête (Typo, 2009). Ce constat fait l’unanimité.

Le choix des historiens

La polémique s’installe quand les historiens choisissent un des deux hommes contre l’autre. Auteur d’une biographie de Montcalm en 1911, Thomas Chapais écrit de son personnage que, « par la variété de talents qui le distinguait, il dominait et éclipsait la terne et médiocre personnalité de Vaudreuil ». Ce dernier, continue Chapais, aurait été un mauvais stratège et un vaniteux, jaloux de Montcalm.

Dans La guerre de la Conquête, en 1955, Guy Frégault prend le contre-pied de Chapais. Il décrit Montcalm comme un « impérialiste attardé », plein de mépris pour les miliciens canadiens et pour les guerriers autochtones, et le tient pour responsable de la défaite française. Les thèses de Frégault s’imposeront comme des vérités historiques, en étant notamment reprises par Denis Vaugeois et Jacques Lacoursière.

Une magistrale réhabilitation

Journaliste à la recherche pour Le Devoir, l’historien Dave Noël ne l’entend pas ainsi. Dans Montcalm, général américain (Boréal, 2018, 384 pages), il revient, avec un impressionnant luxe de détails et une lecture originale de plusieurs sources primaires, sur le parcours canadien du chef militaire, débarqué au pays en 1756. Cette monographie d’histoire militaire s’avère une magistrale réhabilitation de la mémoire de Montcalm et une critique en règle des travaux de Frégault sur le sujet.

« Les historiens ayant œuvré dans le sillage de Frégault et d’Eccles sont friands de la dichotomie opposant Vaudreuil, le self-made man américain, à Montcalm, le petit noble frayant dans les salons de Versailles. Pourtant, le premier correspond davantage à la caricature de l’aristocrate qui colle à la peau du second. »

En racontant les victoires françaises d’Oswego, de William-Henry et de Carillon, Noël montre que Montcalm ne manque ni de courage ni de sagesse militaires. Il est vrai, reconnaît Noël, que le général critique parfois les défaillances des miliciens canadiens et les violences des alliés amérindiens, qui ont massacré des blessés et des prisonniers à William-Henry en 1757, mais ses réserves envers ces deux groupes sont attribuables à une évaluation militaire, et non à un mépris foncier.

Le matin du 13 septembre 1759, sur les plaines d’Abraham, Montcalm attend, « sous la mitraille de l’artillerie britannique », les renforts du colonel Bougainville, qui n’arrivent pas. Selon Lacoursière, dans Une histoire du Québec (Septentrion, 2002), le colonel attendait les ordres de Vaudreuil, qui ne sont jamais venus. Montcalm, continue Noël, est devant un dilemme. S’il attend les secours, il aura « un léger avantage numérique ». Or, pendant ce temps, les Britanniques ajoutent des canons à leur artillerie. « Ne voulant pas livrer Québec sans combattre, Montcalm se lance à l’attaque », avec des hommes impatients d’en découdre. On connaît la suite.

Noël n’en démord pas : dans les circonstances, Montcalm n’est pas à blâmer. Seul l’envoi de vaisseaux, par la France, au début de 1759, à la demande du général, aurait pu changer l’issue de la bataille. Ouvert d’esprit, pleinement engagé dans la défense de la colonie, soucieux du sort des Canadiens, Montcalm n’a rien de l’aristocrate déplaisant et incompétent dépeint par une foule d’historiens.

Quand ils le voient pour la première fois après la victoire d’Oswego, des chefs autochtones sont surpris. « Mais quoi, disent-ils, tu es petit, mon père, et c’est dans tes yeux que nous trouvons la grandeur des plus hauts pins et la vivacité des aigles. » C’est dans le livre de Dave Noël que les Québécois, eux, peuvent retrouver leur héros.

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1 commentaire
  • André Joyal - Inscrit 27 octobre 2018 12 h 46

    La faute à Voltaire ou à Montcalm?

    Oublions les arpents de neige et ne pensons qu'à Montcalm. J'ai toujours cru que la défaite était due au fait que Montcalm avait perudu...son calme. Ben pour dire!