L’art québécois vu de Toronto

« Le Québec a du talent mais pas beaucoup de culture… » Cette phrase coiffant le blogue du journaliste Charlie Courrent dans le magazine français L’Express m’a l’autre jour frappée. Elle était tirée d’une récente interview de Sylvain Landry, également chef du choeur polyphonique de Charlevoix et chanteur ténor, amoureux fou des arts depuis l’âge tendre.

Ce Montréalais dirige depuis 14 ans à Toronto, avec sa conjointe Joanne Thompson, la galerie Thompson Landry dans une ancienne usine à whisky du quartier victorien de la Distillerie, près du port. Seule en son fief anglo à exposer uniquement des oeuvres d’artistes québécois contemporains ou maîtres du passé. On la remarque, cette galerie. On la scrute.

Ainsi la citation de Sylvain Landry dans L’Express aura-t-elle fait jaser. La phrase qui tue, comme dirait l’autre… Certains d’entre nous protestent devant la moindre écorchure au blason québécois. Du talent mais pas beaucoup de culture, vraiment ? — Eh oui, que voulez-vous ? Autant le reconnaître pour mieux changer les choses.

« Depuis la parution de cette entrevue, assure Sylvain Landry au bout du fil, bien des artistes me félicitent : “Enfin ! Quelqu’un l’a dit…” On aime et on est fier de nos artistes au Québec, mais il n’est pas dans notre culture d’acquérir leurs oeuvres pour les transformer en biens de consommation. Ces artistes ont du mal à survivre. »

Nombreuses à avoir pignon sur rue à Montréal ou ailleurs chez nous, les galeries d’art ; rares, les acquéreurs, francophones du moins, à se ruer à leur portillon, faute d’éducation précoce généralisée aux univers artistiques. Ça viendra, on l’espère.

La Ville Reine, une des plaques tournantes du marché de l’art en Amérique du Nord, se voit de son côté propulsée par sa myriade de collectionneurs publics et privés comme par un mécénat aux vieilles racines de tradition britannique. Autre réalité.

Ce qui n’exclut pas évidemment l’existence d’une philanthropie francophone. « Prenez Pierre Lassonde, en collaboration avec le Musée national des beaux-arts de Québec [où un pavillon porte son nom], il voudrait s’impliquer dans une future exposition d’Alfred Pellan à notre galerie », révèle Sylvain Landry. La situation change doucement, mais le fossé demeure béant entre les deux solitudes.

Bons en mautadine !

La galerie Thompson Landry est devenue au fil des ans un point chaud à Toronto, fréquentée par des stars de passage comme par le gratin national et international du marché de l’art, des élèves en sorties scolaires, des Québécois expatriés ou de passage.

Déambulant sous la tour du CN, nombreux sommes-nous à faire un crochet de ce côté-là, charmés par l’ambiance décontractée, le décor industriel du vieux bâtiment de pierre, les oeuvres de nos artistes mises en valeur entre ses hauts murs.

« Souvent, la moitié du monde parle français, déclare son copropriétaire. Certains Québécois découvrent ici leurs créateurs et les suivent par la suite au retour. Au début, nos artistes avaient la chienne : “Les Torontois n’aiment pas les Québécois”, disaient-ils. Mais ceux-ci ont plutôt découvert qu’ils étaient bons en mautadine ! »

Des créateurs de pointe comme Martin Rondeau, Paul Béliveau, Dominic Besner, France Jodoin, Jean-Pierre Lafrance, Sylvain Coulombe, Claude Millette, Dominique Fortin, Yann Normand, pour ne nommer qu’eux, voient leurs oeuvres étalées sur ces vastes surfaces. Des toiles de maître signées notamment Borduas, Riopelle, Fortin, Dallaire s’accrochent aux cimaises. Jeudi se déroule le grand vernissage de l’expo Feathers + Rust de Yoakim Bélanger, aux oeuvres en métal recyclé, aux côtés des sculptures de Yann Normand et de Bénédicte Parmentier.

N’empêche ! Avec un loyer exorbitant, le chiffre de vente doit suivre, sans vacillements possibles. La Ville Reine ne se vend pas pour des prunes. Sylvain Landry jongle avec le rêve d’étendre des tentacules à l’étranger, en franchises peut-être.

Il voit d’autant plus croître le marché de l’art en Amérique du Nord que celui-ci est devenu hors de prix en Europe. Quelque 35 % de ses ventes se font à l’international, direction Chine, Angleterre, Europe continentale, Singapour, etc. Fier d’avoir depuis 2009 réexpédié plusieurs millions dans les poches des artistes québécois, l’homme de passion soupire de voir l’art associé ici à une forme d’élitisme : « Un tableau communique son énergie. C’est viscéral, voyons ! Le coup de foudre artistique. »

Sylvain Landry ne se définit pas comme un créateur de ponts mais il estime avoir juste un peu cristallisé à Toronto la vibrante culture du Québec à révéler partout. « La définition dans le dictionnaire du mot “cirque” n’était pas la même avant l’arrivée du Cirque du Soleil, rappelle-t-il. Les artistes québécois sont si bons pour mêler les cartes… »

1 commentaire
  • Jacques Gagnon - Abonné 18 octobre 2018 09 h 43

    Se comparer

    On cultive beaucoup cette manie de se comparer, à Toronto souvent, et pas avec de bons critères. L'art n'est pas métier et la qualité de l'art ne se mesure pas au prix de vente. Basky avait raison de ridiculiser le marché de l'art. Comme le vin, plus le monde en veut plus ça devient cher, rien à voir avec une quelconque autre évaluation.

    Il a raison je crois que nous manquons de culture, mais combien plus que les autres importe peu. À l'école, on n'enseigne plus rien. Devenue un fourre-touit, il n'y a de place que pour les cours de techno et autres apprentissages de vie en société qui devraient être faits à la maison. Rien pour la culture artistique en général, musicale, littéraire, et autres. On glorifie l'amateur, et personne ne sait qui sont les génies.

    Il faut être aiilleurs qu'à Toronto ou New-York, surtout pas où tous les moutons de Panurge se retrouvent sans savoir vraiment pourquoi d'autre que le paraître et le commerce. J'ai vu Giacometti à Québec. Lui s'en fichait de tout ce snobisme. Pourquoi est-il intéressant ? Accessoirement pour ses oeuvres, mais surtout pour lui-même et son obsession. Je n'ai pas une seule de ses oeuvres, et je n'en ai pas besoin, le musée oui, pour que je reparte avec Alberto dans ma tête. Voilà pourquoi, il était un génie. Les autres ne sont que des barbouilleurs