#ToiAussi #YouToo

Des manifestantes revêtues du costume de «La servante écarlate» se sont récemment présentées au Sénat américain pour affirmer leur opposition avant la nomination du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême. La parole d’une victime ne suffit pas, il faut des preuves, affirmait cette semaine Melania Trump.
Photo: Jim Watson Agence France-Presse Des manifestantes revêtues du costume de «La servante écarlate» se sont récemment présentées au Sénat américain pour affirmer leur opposition avant la nomination du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême. La parole d’une victime ne suffit pas, il faut des preuves, affirmait cette semaine Melania Trump.

C’est comme ça que c’est sorti, sans présentation formelle, comme le dieu Priape d’une braguette : « Oui, mais est-ce qu’il y a eu pénétration ? » Soudainement, il y a une image noire qui paralyse votre cerveau, un arrêt temporaire de la programmation. Vous savez, vous saisissez dans votre chair que vous êtes K.-O. Vous figez.

J’ai figé. Comme lorsqu’on est agressée. Cela me terrassait de penser qu’on pouvait se soucier qu’un pédophile de 85 ans ait oui ou non mis sa bite en action dans le scénario. Cet homme — que nous connaissions tous deux intimement — a été condamné à un an de prison l’année dernière pour avoir abusé d’une petite fille de 9 ans, dans sa chambre, dans la piscine, dans la salle de bain. Cela a duré 7 ans. Elle a porté plainte à 18 ans.

La victime, avec qui j’ai eu des échanges écrits, ne m’a pas confié non plus la nature exacte des contacts sexuels. Passer en cour lui a suffi. Une autre forme d’agression, légitimée par les pouvoirs en place. Mais l’homme assis devant moi, intelligent et sensible au demeurant, en était là : « Elle a sûrement exagéré, dramatisé, et puis, est-ce qu’il y a eu pénétration ? » On appelle cela du déni crasse ou de la solidarité masculine ?

On a dit la même chose de Christine Blasey Ford, remarquez. C’était avant que le président Trump ne présente ses excuses à « son » nouveau juge Brett Kavanaugh, nommé en grande pompe à la Cour suprême des États-Unis cette semaine. Des excuses pour tout ce qu’on lui a fait endurer publiquement. Mme Blasey Ford, la plaignante, dont j’ai écouté le témoignage chargé devant le Sénat il y a deux semaines, a fait ça pour le plaisir finalement, pour attirer l’attention 36 ans plus tard. Même issue qu’Anita Hill avant elle.

La Dre Ford s’est fait moquer publiquement par Trump-grab-them-by-the-pussy lui-même (avec des pancartes « Women for Trump » en arrière-plan). Elle ne peut plus retourner vivre chez elle et ses enfants sont hébergés chez des amis. La joie. Et j’ai lu à quelques reprises qu’il n’y avait « même pas eu pénétration ». Bref, on ne l’a pas « vraiment » violée. Elle y a seulement cru. Et aurait-elle été violée qu’on se serait demandé si elle a joui. Dans une culture phallocentriste, il n’y a qu’un référent collectif. Et tant qu’il bande, il y a de l’espoir.

Les fées ont encore soif

Non, la parole d’une victime ne suffit pas. Il faut être la « victime parfaite ». Un an après #MoiAussi, chaque fois qu’un mec se met à douter de notre parole, il se rend complice du #ToiAussi. Et je ne remets pas en question le fait que certaines allégations puissent s’avérer non fondées, mais dans le grand ordinaire des choses, elles sont rares.

D’autant que seulement 5 % des femmes agressées osent porter plainte et que 3 plaintes sur 1000 aboutissent à un emprisonnement, selon les données des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS).

Cela m’a rappelé Les fées ont soif, de Denise Boucher, qui fait un retour remarqué ces jours-ci au théâtre du Rideau vert. La scène du viol est toujours aussi contemporaine, même si la pièce « scandaleuse » date de 1978 : « Au cours du procès, la question qui créa le plus d’intérêt et le plus d’émoi et qui fit oublier l’accusé lui-même, la question qui devint la question la plus importante fut celle-ci : la plaignante avait-elle joui ? […] N’importe où. N’importe quand. N’importe comment. Une queue, ça fait jouir. Tout le monde le sait. »

Le viol, c’est la pathologie du sexe ou du pouvoir ?

Heureusement, on a découvert le clitoris depuis (encore que…), mais on ne doute toujours pas qu’un phallus soit indispensable au plaisir de ces dames. Le violeur fut innocenté dans cette histoire de vierge, de maman et de putain qui faillit mettre le Théâtre du Nouveau Monde en faillite.

Heureusement que les femmes ont encore le droit de parole. Mais cette parole dérange, et beaucoup plus qu’un procès à la Ghomeshi. Notre prise de parole par le biais des réseaux sociaux, puis de l’espace public, a la force d’un train qui dévale vers Lac-Mégantic. Et j’ai applaudi la semaine dernière devant le procès en France de l’agresseur de Marie Laguerre. Six mois de prison fermes pour l’avoir agressée verbalement, puis giflée en pleine rue, l’été dernier. La vidéo avait fait le tour du monde, et il n’y a même pas eu pénétration.

Non est un gros mot

En matière d’autonomisation, le livre le plus jouissif que j’aie lu depuis Les fées ont soif s’intitule Non, c’est non. Rien de poétique, pourtant, que ce Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, par Irène Zeilinger, sociologue et formatrice en autodéfense pour femmes.

Ça bouscule. C’est écrit par une femme qui se tient debout physiquement, et cela se sent. On devrait proposer cette lecture dans toutes les écoles secondaires avec les cours d’autodéfense. Si j’avais une fille, je la paierais pour suivre un tel cours. Je me souviens encore de la planche fendue en deux dans mon cours de wendo à 20 ans.

Les victimes sont rendues responsables de la violence qui leur est faite. Et nous y croyons.

Rendre les femmes responsables de la violence qui leur est faite, selon l’auteure, c’est comme reprocher aux banques victimes d’un braquage d’avoir publié leurs profits annuels ou d’utiliser un système d’alarme trop lent.

La sociologue ninja est formelle, l’autodéfense commence dans la tête et nous avons été éduquées à penser que « non » est un gros mot. C’est notre socialisation qui détermine notre manière de communiquer et le masculin l’emporte souvent, comme en grammaire.

L’auteure nous sert des chiffres très clairs : en Allemagne, la défense physique utilisée à bon escient est couronnée de succès dans 90 % des cas. « Se contenter de tenir tête à l’agresseur ou chercher à l’éviter ne seraient des stratégies efficaces qu’à 50 %. »

Même une défense légère avec des mots de refus et des gestes de résistance feraient mieux que l’humour et la fuite. Le hic ? Nous avons peur de faire mal, d’avoir mal, de provoquer une escalade de violence. Nous sourions même lorsque nous tremblons. Nous figeons d’effroi. On nous a appris à lubrifier le social et le sexuel.

À défaut de réussir à se défendre par l’entremise de la justice, les femmes devront aussi apprendre à le faire en amont, par le biais de l’éducation, avant que l’agression ne soit commise. Un bon coup de pied aux valseuses retarde généralement toute envie de pénétration.

Ça me regarde pas

« Bonjour ! Je ne sais plus à quel saint me vouer. J’essaie vous : je ne sais pas si vous avez vu passer le cri du coeur de groupes qui oeuvrent en prévention des agressions sexuelles et qui supplient nos décideurs politiques de mettre en place des mesures pour protéger nos jeunes, dans les écoles, contre les risques d’agressions. Leur site, mis en ligne récemment.

Je suis commissaire indépendante à la CSDM. J’ai entendu l’an dernier le témoignage des jeunes filles de la maison d’Haïti. Et je suis révoltée que, depuis, rien n’ait bougé. Rien de rien. On leur a donné une tape dans le dos en leur disant : “Bravo les filles, lâchez pas, vous êtes bonnes !” Question taboue : si c’étaient de jeunes filles blanches de Rosemont qui étaient venues nous dire qu’on les force à faire des fellations dans les cages d’escalier, aurions-nous connu le même immobilisme ? Je ne sais plus comment aider les groupes qui aident les filles à faire bouger les choses ! Vous les/nous aidez ? ! »

— Violaine Cousineau

Je suis allée sur le site des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel. Le plus frappant ? Deux onglets : un qui indique « Effacer mes traces », et l’autre, « Quitter rapidement ce site ». Ça dit tout.

Lu

Lu dans The Economist du 29 septembre (« Sex and power. #MeToo, one year on ») que, selon un sondage du centre de recherche Pew, 39 % des femmes républicaines estiment que cela pose problème quand les hommes s’en tirent avec les agressions sexuelles. C’était 66 % chez les femmes démocrates. En revanche, 21 % des hommes républicains estiment que cela cause un problème quand les femmes ne sont pas crues, contre 56 % des hommes démocrates. On comprend mieux pourquoi le juge Kavanaugh n’a pas eu de mal à s’installer à la Cour suprême.

Aimé

Aimé le livre Vivre après avoir survécu, de Geneviève Parent, sexologue et psychothérapeute. Indispensable ouvrage pour aider celles qui vivent avec les séquelles post-traumatiques, psychologiques (anxiété et autres) et sexuelles, voire professionnelles, de l’après-agression. J’ai eu l’impression d’y lire le portrait de plusieurs femmes de ma connaissance qui se sont fait agresser à répétition, plus jeunes. Les dommages au chapitre de l’estime de soi sont majeurs et suivent les victimes toute leur vie.

7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 octobre 2018 08 h 04

    et oui peut être que ca fait parti du mystère de la vie

    Quel destin que celui des femmes quand arriverons a en contrer les effets néfastes , enfin peut être ca serait renverser certaines règles de la nature, peut être existe t-il plusieurs facons d'y repondre, ca semble être polyvalent, certaines s'en accomodent , d'autres pas , peutêtre que ca prendrait plus que des juristes pour y parvenir

    • Gaston Bourdages - Abonné 12 octobre 2018 14 h 03

      Des juristes ? Comme vous l'écrivez monsieur Paquette, « peut-être » Mais des juristes pourquoi ? Pour contrôler les consciences de ces hommes aux comportements pervers ? Prêtres, gens de cinéma, politiciens, hommes d'affaires. Puis des juristes avec quelle sorte de conscience ? Tout ce qui est écrit et décrit par madame Blanchette est affaire de sexualité ici malpropre, perverse, mal vécue, mal assumée mal définie d'où l'arrivée de #MoiAussi et #MeToo
      Il m'apparaît, bien humblement évident que des questions de fond se doivent d'être posées autant individuellement que collectivement. Vrai aussi que l'exercice nécessite un certain courage, peut-être aussi de l'humilité. Certainement de la transparence. Qui osera poser ces questions ?
      Sans prétention,
      Gaston Bourdages,
      Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Sylvain Auclair - Abonné 12 octobre 2018 09 h 16

    Ne vous en déplaise...

    Une accusation basée uniquement sur des témoignages ne sera toujours sujette à caution. Faire autrement conduirait inévitablement à des condamnations sur simple dénonciation, voire sur dénonciation anonyme, si on suit votre logique selon laquelle on ne devrait ni questionner ni mettre en cause les accusations. À des condamnations comme à Salem, donc. Est-ce vraiment ce qu’on veut?

  • Gaston Bourdages - Abonné 12 octobre 2018 13 h 30

    Être femme, peut-être que je me sentirais...

    ....aussi trahie par une de mes pairs ? Je nomme madame Susan Collins qui, dans un long exposé, a caché sa dignité de femme sous une tonne de légal. Imaginons-nous : rien n'a été prouvé et c'est une femme en pouvoirs qui le dit. MeToo a aussi, à mon humble avis, le devoir de dénoncer ce comportement que je n'ose qualifier de cette dame.
    Vaste univers que celui de la sexualité ! Comment je l'ai vécue ? Comment je l'ai assumée ? Comment je l'assume ? Comment ces hommes aux comportements pervers l'ont-ils assumée ou l'assument encore ?
    Question de fonds que celle de la sexualité qui, à mon humble avis, est aussi une affaire de conscience et de dignité humaine. Il y a beaucoup à y dire et écrire.
    Merci madame Josée de m'avoir offert cet examen de conscience.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Claire Faubert - Abonnée 12 octobre 2018 17 h 47

    Juste un petit mais...

    Madame Blanchette, vous écrivez très justement qu'il faut dénoncer tous les agresseurs, les indécents, les pervers, et tutti quanti. Entièrement d'accord avec vous! Mais, j'ajouterai ce petit Mais: faut-il que les jeunes filles s'habillent avec des vêtements impudiques, trop serrés, vulgaires, à la limite de la décence, pour qu'on les remarque, pour qu'on les flatte, qu'on les désire, qu'on les aime. La mode vestimentaire doit-elle à ce point montrer, exposer, étaler des chairs qu'en principe on ne découvre que dans sa salle de toilette.?

    Éduquer les jeunes filles à s'habiller avec goût, à la mode, sans pour autant, exhiber leurs atttributs de manière à provoquer et à susciter les pires commentaires, les plus malheureux comportements. Il ne s'agit pas de porter la robe victorienne, encore moins le foulard, mais de grâce, non pas "cachez ce sein que je ne saurais voir", mais montrez-nous le plus beau de la gente féminine, sans fard, sans ostentation, et surtout sans vulgarité.

  • Renée Larouche - Abonnée 12 octobre 2018 20 h 10

    FRANC PARLER "ÉCRIT" !

    Merci Mme Blanchette d'écrire les vraies z'affaires ! C'est rare que votre chronique récolte si peu de réponses... Justement, ça se passe de commentaires tellement c'est juste et révoltant ! Oui, les fées ont encore soif, d'être crues, considérées, écoutées vraiment. Que de souffrances seraient évitées si dès l'école primaire on enseignait l'écoute et le respect... Espérons que l'évolution de nos moeurs ira en ce sens ! Merci toujours !