Banksy sous cape

On aurait cru à un retour du dadaïsme. Vous savez, ce mouvement à la source du surréalisme qui embrasa la scène artistique européenne il y a cent ans à coups d’œuvres dynamitant les conventions artistiques pour mieux les dénoncer. Marcel Duchamp avait alors proposé un urinoir renversé à l’expo de la Société des artistes indépendants de New York (qui le refusa). « Il n’y a que l’action négative qui soit nécessaire », écrivait le pape dadaïste Tristan Tzara.

Rien de plus réjouissant que de voir un créateur narguer à leur suite les poncifs culturels. Surtout quand il utilise sa cape d’invisibilité pour faire son coup. Hop !

Ça prouve que la dissidence a toujours sa voix dans un monde formaté, qu’il existe une brèche en toutes choses par où la lumière s’infiltre, comme dirait Leonard Cohen. Et comptez sur Banksy pour la trouver.

Depuis que le peintre graffiteur britannique, drapé dans son anonymat, a saboté à sa manière les enchères de la vénérable Sotheby’s à Londres vendredi soir dernier, à l’heure où se déclencha le mécanisme autodestructeur tapi sous le cadre de sa toile Girl with Balloon, les témoins oculaires puis toute la blogosphère rigolent.

Une silhouette à chapeau et à lunettes fumées s’était glissée aux portes de la salle, dit-on, laissant planer la présence in situ du célèbre artiste contemporain, qui allait revendiquer le canular sur son compte Instagram.

Déchiquetée en lamelles pendouillant sur sa partie basse, l’œuvre iconique, juste après le verdict du marteau encanteur : adjugée ! Vendue 1,4 million $US ; devenue après coup performance historique, en doublant de valeur.

Amusante gifle au marché de l’art, opération marketing choc ! Le nom de l’artiste, déjà au firmament, scintillera encore plus fort. Ce manipulateur mégastar tire parti des failles du système qu’il dénonce avec ironie, en le nourrissant par la bande, comme un serpent se mord la queue.

Girl with Balloon n’appartenait plus à Banksy depuis 2006, mais il affirme avoir installé son mécanisme plusieurs années plus tôt, publia samedi une vidéo filmant l’opération.

Des voix s’inquiètent qu’un tel dispositif (pourquoi pas demain une bombe ?) ait pu échapper aux scanneurs de Sotheby’s. Des médias se perdent en conjectures sur la signification de l’acte destructeur (miroir de notre planète en sabordage ?). La Toile multiplie les parodies désopilantes du happening.

Ajoutant au suspense, l’éventuelle complicité d’un employé Sotheby’s ou d’une main amie, celle de l’ancien propriétaire de l’œuvre peut-être chargé de changer les piles et de veiller au bon état des rouages. Londres ressusciterait bien Sherlock Holmes pour y voir plus clair dans son fog.

Côté ombre, côté lumière

L’artiste né à Bristol en 1974 aura eu la brillante idée de demeurer masqué depuis ses débuts, gagnant ainsi les coudées franches pour ses missions commando. Depuis le temps qu’il déculotte le mercantilisme de l’art, en démontrant ses diktats arbitraires… N’avait-il pas, en 2013, au Central Park de New York, chargé un homme de proposer aux badauds ses toiles originales à 60 $ quand elles en valaient plus de 20 000 $ ? Seulement sept d’entre elles s’étaient écoulées, prouvant ses théories par l’absurde.

Banksy sema de ville en ville des œuvres graffitis, au pochoir, à l’aérosol, avec slogans libertaires ou pas, sur images de rats, d’enfants, de singes, de célébrités ou de quidams : au flanc du Bataclan de Paris pour mémoire des attentats, sur le mur de la honte entre Israël et Gaza, à Calais sur un portrait de Steve Jobs. En 2006, il avait vêtu d’un costume orange de prisonnier de Guantánamo une poupée gonflable, surgie au Disneyland d’Orlando.

Hardi, l’artiste, doué mais surcoté, jouant parfois de fausse naïveté. Sa fillette en lâcher de ballon en forme de coeur rouge (tirée d’une de ses murales) dégage une mièvrerie à valeur surfaite. Il le sait, s’en amuse.

Dadaïste tant qu’on voudra, Banksy est également un rejeton spirituel d’Andy Warhol, qui peignait des icônes pop en espérant que le public en saisisse la vacuité, mais dont les œuvres furent acclamées au premier degré. Émule aussi de Jean-Michel Basquiat, génial graffiteur new-yorkais des années 1970 et 1980, à qui il rendit hommage sur des murs londoniens ; tous deux passés de l’ombre au soleil.

Issu d’une lignée de créateurs iconoclastes en orbite depuis un siècle, Banksy demeure le fils de notre époque, dont il maîtrise les codes et empoche la manne. Pervers et audacieux graffiteur performeur, qui déchiquette les illusions de ses fans. Il avoue jouer pour des dupes, mais son panache, son cran et son invisibilité secouent la somnolence du jour. Ça vaut une fortune. Le monde a besoin de trublions. À l’ère des médiaux sociaux, où tout est dit, montré, décortiqué, les gens, autant qu’hier, s’ennuient. On prédit une longue carrière dorée à Banksy.

1 commentaire
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 11 octobre 2018 08 h 43

    «On aurait cru à un retour du dadaïsme» (Odile Tremblay)

    C'est le contexte social de l'époque qui qualifiait l'iconoclastie du dadaïsme, en suscitant la réprobation des gens du monde et non pas leurs applaudissements…

    Nous n'en sommes plus à détruire les traditions; cette expression artistique a perdu toute originalité.

    Aujourd'hui, le «un pour cent» mime l'émoi en assistant à une mise en scène convenue; si ces derniers peuvent tirer de leur gousset 1,4 million $US pour s'offrir cette croûte, c'est en chipotant sur les salaires versés aux travailleurs en bas de l'échelle, c'est en pratiquant «l'évitement» fiscal avec la bénédiction des gouvernements, c'est grâce aux diverses magouilles et à la corruption auxquelles la haute finance et les politiciens nous ont habitué.

    Cette enchère n'est en rien désopilante (sic). Bien au contraire, le poncif ambiant en rajoute au mépris des gens du grand monde envers le commun.