Une époque terrifiante

« It’s a very scary time for young men in America », a déclaré Donald Trump dans un point de presse en marge des audiences sur la nomination du juge Brett Kavanaugh, accusé publiquement d’agression sexuelle. La présomption d’innocence, a-t-il ajouté, a aujourd’hui été renversée.

Je m’étonne toujours lorsque ceux qui, par ailleurs, hurlent à la rectitude politique et à l’étouffement de la liberté d’expression brandissent la présomption d’innocence dès qu’une voix s’élève pour nommer une violence. Que gagnerait la liberté d’expression, dites-moi, à ce qu’on applique au discours public une règle de droit conçue pour protéger une personne accusée, dans le cadre spécifique d’une procédure judiciaire ? N’est-ce pas réclamer une judiciarisation accrue du débat public, laquelle gruge précisément la liberté d’expression ? It’s a very scary time, indeed.

La présomption d’innocence est essentielle à la justice pénale, car le tribunal détient le pouvoir de priver un individu de sa liberté. Il en découle un ensemble de règles encadrant ce qui peut être présenté au juge, et comment ; des règles qui déterminent ce sur quoi le juge s’appuie pour écrire l’histoire de la culpabilité, ou de l’innocence.

Écrire l’histoire plutôt que de trancher

Je parle délibérément d’« écrire l’histoire » plutôt que de « trancher » ou « décider ». Car si l’on fait un arrêt sur image afin d’évaluer où nous en sommes depuis #MeToo, on touche ici un point névralgique. Voilà un an que nous réexaminons tout ce que nous pensions savoir sur le pouvoir, la place de la parole et du récit, en société.

D’abord, un étonnement : le tribunal n’est pas le seul à produire des récits dont découle une sanction concrète, immédiate. Prenez les enquêtes journalistiques qui ont fait tomber Harvey Weinstein ou Gilbert Rozon, en amont de tout procès.

L’inverse est aussi vrai : le récit personnel, constate-t-on, peut subvertir le droit. Un Jian Ghomeshi blanchi par la justice peut livrer son histoire dans une revue littéraire prestigieuse sans jamais dire que son acquittement ne portait pas sur l’ensemble des allégations relayées par les journaux ; qu’il a été innocenté par la maladresse des témoins.

De la même façon, Donald Trump, dénigrant Christine Blasey Ford, pose un verdict, avec toute la force conférée à sa parole par l’institution qu’il incarne : un verdict sur la légitimité d’une femme, puis celle de l’homme qu’elle accuse. Et quand Les Inrockuptibles publient un long entretien avec Bertrand Cantat sur sa « rédemption » sans jamais nommer Marie Trintignant, qu’il a assassinée à coups de poing en 2003, ils réécrivent ce qui fut pourtant dit par un tribunal.

Le journaliste et le juge

Le pouvoir de nommer, d’écrire le récit qui sanctionne, ne serait donc pas la prérogative exclusive du judiciaire. Voilà l’évidence qu’on découvre. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si le travail du journaliste et du juge se ressemble autant, dans la façon dont ils se saisissent des faits.

Le journaliste, pour autant qu’il fasse un travail sérieux, adopte, comme le juge, la posture du tiers, en surplomb, dans la résolution d’un conflit opposant des faits et des perceptions contradictoires. Le journaliste, avant d’écrire ou d’aller en ondes, lui aussi, tranche : sur la crédibilité des faits, sur leur valeur pour fonder un récit légitime.

Le juge fait essentiellement la même chose, bien qu’il soit tenu par des règles formelles et strictes, et que la sanction de sa décision, de son récit, n’est jamais laissée au hasard. Le journaliste, lui, n’est tenu que par des normes déontologiques, souvent informelles, et la livraison de son travail n’encourt pas un effet défini.

Toutefois, si, dans les deux cas, la valeur accordée à leur récit est élevée, il serait erroné de croire qu’ils se prononcent sur la même chose : le journaliste tente de dire « ce qui est », le plus fidèlement, mais aussi le plus largement possible. Le juge répond, lui, à une question précise, qui suppose un traitement des faits beaucoup plus restrictif. Le juge répond à une question de droit ; le journaliste, en quelque sorte, la pose.

Il me semble qu’un an après #MeToo, nous avons encore du mal à penser concrètement cette articulation, que nous ne pouvons plus tenir pour acquise. Il y a quelque chose qui coince ; comme une incapacité à définir tout à fait la place, tout en les protégeant respectivement, des discours public et judiciaire.

Les tiraillements sont nombreux

Voilà les eaux marécageuses dans lesquelles nous pataugeons encore. Les tiraillements sont nombreux, souvent douloureux. Mais ce travail intense qu’il nous faut mener ensemble, sans céder ni succomber à la démonisation d’autrui, est fécond. Ce travail se fait au carrefour des sensibilités humaines et du droit ; de l’intime et du politique ; de la raison et de l’empathie.

Cela amène bien sûr son lot d’hésitations, de tiraillement, de coups durs. Mais si cette posture est inconfortable, l’inconfort est ici la preuve que nous nous tenons exactement au bon endroit. Les révolutions, forcément, avancent à tâtons.

3 commentaires

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Une époque terrifiante

Chronique Depuis #MeToo, nous repensons l’articulation des discours public et judiciaire.

Québec: un an plus tard

Québec: un an plus tard

Les procédures entreprises par des femmes n’ont toujours pas mené à des accusations formelles.

  • Clermont Domingue - Abonné 6 octobre 2018 05 h 44

    Deux sexes et deux âges.

    S'il est un message que l'affaire Kavanaugh envoie aux parents des Amériques, c'est le suivant: Protégez vos filles. Les beuveries ne sont pas recommandées pour les enfants de quinze ans.

    Depuis la nuit des temps, les adultes ont dû protéger les jeunes filles.La pilule nous a-t-elle fait oublier le gros méchant loup?

    Il n'est pas nécessaire que ma petite-fille se cache sous une burka, mais elle doit être plus prudente que mes petits-fils et ses parents doivent veiller sur elle.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 6 octobre 2018 11 h 34

    Devoir journalistique

    Je ne doute pas que Mme Lanctôt soit rigoureuse dans ses recherches quand elle pulbie ses thèses. Ce qui me fatigue c'est qu'elle articule une pensée à partir d'un fragment rapporté par les médias (des agences principalement) et s'en sert pour bâtir un argumentaire pour distinguer la présomption d'innocence au pénal de ce qui peut êrte dit dans l'espace public.

    Si elle connait l'affaire Kavanaugh, elle le cache bien car elle la mélange à plein d'autres cas sans même examiner correctement les faits. Les faits sont pourtant les suivants : le juge a déposé des documents crédibles établissant que les chances qu'il ait fréquenté Mme Ford dans une soirée sont nulles. Il y a notamment une question de transport qui ne tient pas la route pour Mme Ford, mineure à l'époque, comment serait-elle allée à la soirée, comment serait-elle revenue? Les témoins de la dite soirée sont unanimes à l'effet qu'ils ne connaissaient pas le juge et qu'il n'était pas là, cette déclaration a été faite sous serment. Une quantité impressionnantes de femmes attestent que son comportement, depuis des années et des années est exemplaire. C'est également le juge qui, sensibilisé au rôle de clercs dans le bureau des juges fédéraux, a compris qu'il pouvait aider les femmes en leur ouvrant massivement les portes de sa cour, si bien qu'il leur est ensuite plus facile de performer. Cette sensibilité lui vient de sa mère qui pratiquait les plaidoirie à la table de la cuisine. Son comportement prouve cette sensibilité. De plus, l'ex-conjoint de Mme Ford est sorit de l'ombre et son témoignage infirme plusieurs affirmations de Mme Ford : elle n'a jamais dit avoir été agressée, elle n'a pas peur de l'avion, elle a déjà conseillé quelqu'un à propos du polygraphe et elle a aussi fraudé son ex-conjoint et menti à ce sujet. Bref Mme Ford n'est pas crédible.

    Kavanaugh aura subi plus de 7 enquêtes du FBI, mais Ford a été trahie par les Démocrate, ça devait rester anonyme. Trump a raison sur ce coup...

  • Jacques de Guise - Abonné 6 octobre 2018 16 h 18

    Pour une éducation narrative

    L’un des problèmes du récit judiciaire, en raison du défaut de se laisser informer par les voix plurielles qui devraient l'alimenter, est qu’il participe à produire et à entretenir notamment des cloisonnements et des hiérarchies, sources de souffrances et d’incompréhensions, qui dessert le projet de justice sociale.

    Les modèles narratifs des discours experts, notamment judiciaire, ne servent plus à relier, à faire du commun, ils se cantonnent dans la seule rigueur techniciste en oubliant les problèmes de fond auxquels font face les justiciables, qui sont renvoyés à eux-mêmes. Ainsi sont relégués aux oubliettes les efforts qui devraient être faits pour élargir les possibilités de compréhension et d’intervention constructive dans le monde.

    Si le droit participe à construire les représentations que se font d’eux-mêmes les sociétés et les personnes, il serait grandement pertinent qu’une éducation narrative vienne étayer la formation judiciaire… et juridique.