Amis ou ennemis?

Les élections de mi-mandat approchent, et la colère contre Donald Trump s’accroît. Amplifié par les condamnations de Paul Manafort et de Michael Cohen, conseillers intimes du président, le vacarme venant des anti-Trump atteint un niveau presque assourdissant. Pour ceux-là, les jeux sont faits : le 6 novembre marquera le début de la fin du cauchemar avec une nette victoire démocrate alors que Robert Mueller poursuit son enquête qui ira jusqu’à la destitution du voyou domicilié à la Maison-Blanche.

Cependant, au sein de la « résistance » anti-Trump, il existe des contradictions qui risquent d’aider le président à conserver, sinon une majorité à la Chambre des représentants, du moins le renforcement de son soutien par une classe ouvrière abandonnée depuis longtemps par le Parti démocrate. Et ces contradictions sont partagées, ironiquement, par des éléments de la gauche libérale ainsi que la droite traditionnelle.

Notre paradoxe intello-électoral se situe autour des sujets qui fâchent le plus, soit l’ALENA, les relations commerciales avec la Chine et la théologie du « libre-échange ». À gauche, on entend la voix hystérique de Paul Krugman, Prix Nobel d’économie et chroniqueur vedette du New York Times. En août, il a laissé entendre que Trump et ses militants étaient bien capables d’une prise de pouvoir quasi fasciste. « Aujourd’hui, nous nous retrouvons sur le fil du rasoir, a-t-il déclaré. Si on bascule dans le mauvais sens — si les républicains gardent le contrôle des deux Chambres du Congrès —, nous deviendrons la Pologne ou la Hongrie plus vite que vous ne pourriez l’imaginer. »

Krugman, censé être du côté des gens ordinaires, considère les victimes de la politique libre-échangiste de Reagan à Obama, en passant par le couple Clinton, comme de simples méchants : « Ne me parlez pas d’anxiété économique…. toutes les études ont montré que c’est le ressentiment raciste, et non la détresse économique, qui a motivé l’électorat de Trump. » Extraordinaire et, finalement, aveuglement bête. Depuis l’université, Krugman gobe le catéchisme de David Ricardo et d’Adam Smith. Il n’arrive pas à reconnaître que ce sont des milliers d’anciens employés d’usine dans les États-clés du Midwest ayant voté pour Obama en 2008 et 2012 qui ont ensuite opté pour Trump en 2016. Mis au chômage ou stagnant dans des emplois mal rémunérés par la délocalisation industrielle au Mexique et en Chine, ces gens ont aussi souffert après la crise financière de 2008, déclenchée en partie par la déréglementation de Bill Clinton du secteur financier. Tous des racistes, bien sûr.

Toutefois, le Wall Street Journal, prétendu rival idéologique du Times et de Krugman, reste farouchement critique des tentatives d’un gouvernement, quand même partisan des riches, de rétablir avec des tarifs douaniers un partiel équilibre de l’énorme déficit du commerce extérieur. Un éditorial du 27 août exprime son dégoût pour le « commerce géré » inclus dans la proposition américaine d’un nouvel accord d’échange avec le Mexique, qui remplacerait l’ALENA actuel. Particulièrement choquante serait l’obligation, afin d’obtenir le droit de vendre des voitures sans tarifs douaniers, que 40 % du contenu soit fabriqué par des ouvriers gagnant un minimum de 16 $ l’heure. Cela est une tactique, d’après le Wall Street Journal, pour faire approuver par le Congrès un accord qui « irait loin vers l’imposition des droits de travail de style américain au Mexique ». Quelle horreur ! Une possible hausse de revenus pour des Mexicains dont pourraient également bénéficier les syndicats américains !

En fait, c’est du jamais vu dans une négociation sur un accord d’échange. D’habitude, les conversations de ce genre concernent la meilleure façon de protéger les biens privés et d’exploiter la main-d’oeuvre bon marché. Il semble que le républicain de souche Robert Lighthizer, représentant au commerce américain, soit devenu gauchiste pour plaire aux démocrates. Comble de la trahison ; ça ne se fait pas entre amis.

Seulement, ce qui ne tourne pas rond dans ce scénario est que Krugman, économiste libéral et porte-parole de la faction Clinton-Obama, est plus ou moins d’accord avec la page éditoriale du Wall Street Journal. Lors d’une conférence en octobre 2017 à l’Université autonome nationale du Mexique, Krugman a traité l’ALENA de « réussite partielle ». Mais l’essentiel est ceci : « Si vous demandez si… il y avait une erreur dans l’accord qui devrait être réparée — en réalité, je n’en vois pas parce que cela est l’engagement d’un accord de libre-échange… [pas d’erreur dans] les salaires, parce qu’on ne peut pas faire de demandes salariales au Canada et au Mexique sans détruire les exportations… »

Mon Dieu, c’est n’importe quoi. L’ALENA est largement un pacte d’investissement qui permet aux États-Unis de fabriquer à bas prix au Mexique avec une protection contre l’expropriation et le harcèlement politique. C’est l’Amérique qui mène la danse, qui dicte à peu près tout. Et voilà donc que Donald Trump, ennemi du peuple et faux jeton, réussit à présenter les élites du Parti démocrate et de la presse comme les véritables ennemis du peuple. C’est de très mauvais augure.

14 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 1 octobre 2018 01 h 39

    Nous ne sommes plus maîtres chez nous!

    Effectivement, monsieur MacArthur, les ententes commerciales ne sont rien «qu'un pacte d’investissement qui permet aux États-Unis de fabriquer à bas prix au Mexique avec une protection contre l’expropriation et le harcèlement politique. C’est l’Amérique qui mène la danse, qui dicte à peu près tout.»
    Et n'oublions pas que ces ententes accordent aux sociétés des pays membres le droit de contester toutes les lois et les règles sur la protection de l'eau, de l'environnement, de nos services publics, de nos pensions, notre santé, nos aqueducs, routes et ponts, qu'ils considèrent une entrave à leur capacité de faire des profits.
    Donc une transnationale peut poursuivre nos gouvernements pour pertes de profits, dans des tribunaux secrets, à huis clos, sans qu'il ne soit possible de recourir à l'appel. Ces accords internationaux ne portent nullement ni sur l'intérêt public ni sur l'environnement. Selon le Centre canadien de politiques alternatives, le Canada a déboursé 171 millions de dollars en compensation aux transnationales pour des poursuites sous le chapitre 11 de l'ALENA depuis sa rentrée en vigueur en 1994.
    Les accords de libre-échange constituent une Charte de droits pour les grandes sociétés et empêchent les gouvernements de légiférer pour le bien commun.
    À titre d'exemple, en 2010, une pétrolière américaine, Lone Pine Resources, a poursuivi le gouvernement du Québec en réclamant 250 millions de dollars à cause d'un moratoire sur l'exploration du pétrole et du gaz dans le fleuve Saint-Laurent.
    Dans ce contexte, nos gouvernements sont devenus des marionnettes dans les mains des grandes sociétés, et au diable la souveraineté de l'État.

  • Cyril Dionne - Abonné 1 octobre 2018 07 h 41

    Plus maintenant

    Durant les dernières élections américaines, Bernie Sanders avait tenu le même discours que Donald Trump. Les ententes commerciales comme l’ALÉNA et le commerce avec la Chine étaient néfastes pour les travailleurs américains et donc, pour la classe moyenne. Et qu’a fait le parti démocrate avec Sanders, ils l’ont tout simplement tassé de côté.

    Ceux qui croient que c’est un sentiment raciste qui a précipité l’élection de Trump refont la même erreur de novembre 2016. « It’s the economy stupid » a été le clairon qu’a fait ressentir le travailleur américain sur l’abus causé par des ententes commerciales qui l’ont dépouillé de sa dignité socioéconomique au profit de l’élite, de l’establishment, de Wall Street, des néolibéralistes, des mondialistes, des libre-échangistes et du 1%. Hillary Clinton représentait le statu quo d’une élite américaine qui se fout de l’homme et de la femme ordinaire.

    Comme on dit chez nous, Paul Krugman peut aller se faire voir. Ceux qui se disent de gauche, sont souvent les pires pour exploiter les autres puisqu’ils s’enveloppent dans une rectitude politique qui allie critique à racisme. Si vous les critiquer, sûrement vous êtes un raciste parce que les accords de libre-échange font supposément travailler les gens des pays en voie de développement. Mais on occulte le fait que c’est seulement pour les exploiter en leur présentant des salaires de misère avec lesquels on ne peut pas faire concurrence, Apple oblige.

    Trump a promis l’Amérique des Américains, par les Américains et pour les Américains. Il tient sa promesse. L’électorat américain est polarisé et le Congrès risque de demeurer aux mains des républicains. Il semble que les « do-godders » n’ont pas encore compris le message envoyé par le peuple américain, eux qui sont pris dans leur propre bulle spatio-temporelle de privilèges innés. Et le privilège des riches et puissants du 1% sera toujours de voir les catastrophes du haut de leur appartement. Plus maintenant.

  • Bernard Terreault - Abonné 1 octobre 2018 08 h 48

    Discours prévisible

    Mac Arthur radote de + en +. Et il m'agace en écrivant ''l'Amérique'' quand il veut dire les États-Unis d'Amérique. Le Mexique, le Québec et le Brésil sont aussi ''l'Amérique''.

    • Gaston Bourdages - Abonné 1 octobre 2018 09 h 45

      Combien importante votre pertinente mise au point monsieur Terreault.
      J'aurais gagné à vous lire avant de faire mon commenatre, non encore publié à 9 h 43
      Gaston Bourdages,
      Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Pierre Robineault - Abonné 1 octobre 2018 09 h 52

      Merci de récidiver à ce sujet qui m'horripile tout autant et à chaque fois!

    • André Joyal - Abonné 1 octobre 2018 10 h 11

      Ce que vous lui reprochez ici n'est pas bien grave. Tous les citoyens des USA se disent américains. Comme le dit la chanson :«À cela il n'y a rien à faire...». Oui, laissons mourir les feuilles. Ce que je reproche ici à notre chroniqueur mensuel, lui qui est toujours si clair, c'est d'être difficile à suivre cette fois. Je me suis demandé jusqu'à a fin où il veut en venir. Suis-je trop fan de Krugman?

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 1 octobre 2018 11 h 56

      En francais on dit correctement "Les Etats-Uniens" tout de meme tres peu employé par les médias du Québec et
      d'ailleurs.
      The US people are simply the greatest .....D'autres suggestions?

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 octobre 2018 15 h 19

      À monsieur Joyal: Monsieur MacArthur veut dire que le racisme n'est pas la cause de la monté du populisme. C'est plutôt la gauche libérale ainsi que la droite traditionnelle qui ont trahi la classe ouvrière, victime de la politique libre-échangiste de Reagan à Obama.
      «Ce sont des milliers d’anciens employés d’usine dans les États-clés du Midwest ayant voté pour Obama en 2008 et 2012 qui ont ensuite opté pour Trump en 2016. Mis au chômage ou stagnant dans des emplois mal rémunérés par la délocalisation industrielle au Mexique et en Chine, ces gens ont aussi souffert après la crise financière de 2008, déclenchée en partie par la déréglementation de Bill Clinton du secteur financier. »

  • Serge Ménard - Abonné 1 octobre 2018 09 h 33

    La colère !

    "Les élections de mi-mandat approchent, et la colère contre Donald Trump s’accroît."
    La colère de qui ?
    Celle des gauchistes qui ne décolèrent pas de voir leur pays en meilleures mains qu'à l'époque d'Obama.
    Trump dit ce qu'il fait, fait ce qu'il dit et les résultats de son administration prouvent la justesse de son approche.

  • Gaston Bourdages - Abonné 1 octobre 2018 09 h 40

    « L'Amérique qui dicte à peu près tout ...»

    Merci monsieur MacArthur.
    Une chance qu'il reste une marge suite au « à peu près tout....»
    Oui, c'est l'Amérique et sa soif de capitalisme qui dicte ou essaie de dicter tout. « Nous » sommes quand même dans un langage de « Money talks », deux mots auxquels monsieur Trump a ajouté : « Period ! » Le capitalisme trouve généralement ses amis dans et chez celles et ceux qui l'enrichissent.
    Ma simpliste ( je n'ai de compétences dans le domaine ) lecture de la situation. Des Américains ont pressé le citron en soif de plus de pouvoirs $$$, se sont installés au Mexique et ailleurs et ont, de ce fait, créé du chômage dans leur propre pays. Le vrai pouvoir politique est celui de l'économique.
    Des Américains sont à récolter ce qu'ils ont semé et monsieur Trump n'a que faire d'avoir d'amis à moins qu'ils soient $$$
    Merci monsieur Mac Arthur de m'avoir enrichi avec votre fort intéressante chronique.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.