Murmures

Au printemps 2015, alors que je préparais un petit essai sur les effets de l’austérité sur les femmes du Québec, je me suis mise à rencontrer des gens, des femmes surtout, dont le quotidien était miné par l’ascèse budgétaire. D’une chose à l’autre, sans que je me l’explique, ces rencontres n’ont jamais vraiment cessé. Les échanges, les histoires se sont accumulés, en fragments. Des murmures, que seuls les rapports informels laissent s’exprimer, et qui révèlent les noeuds qui tordent et fragilisent les liens sociaux. J’ai noté. À quelques jours du scrutin, j’ai voulu replonger dans mes carnets, pour me rappeler ce qu’on entend lorsqu’on met la fanfare électorale en sourdine.

J’y ai retrouvé les mots d’une enseignante d’Hochelaga : « Je regarde ma classe et je me demande : qui va avoir un diplôme d’études secondaires ? » Ceux d’une autre : « Ils coupent, mais ils ne savent pas ce que ça représente, un journal scolaire, une bibliothèque. Ils ne savent pas parce qu’ils ne viennent pas voir. »

Juillet 2016, on relaie partout la photo d’un repas de CHSLD, constitué d’un Pogo, de navet en purée et de patates en poudre. En même temps, le gouvernement annonce un surplus budgétaire record pour l’année. Un mois avant, un homme atteint de sclérose en plaques lançait une campagne de sociofinancement pour se payer une douche de plus par semaine, dans son CHSLD.

« Le ministre de la Santé, y va visiter les CHSLD pis tout est beau. Mais c’est drôle, les infirmières, elles ont pas l’air de trouver que ça va si bien », me disait un homme, au casse-croûte. « Pauline, je la regardais aller », lançait un autre. « Je me disais : a va continuer ce qu’elle avait commencé comme ministre. Mais non : a s’est embarqué dans une croisade qui avait pas d’ostie d’allure. »

Justement. « Avec la Charte, on s’est sentis rejetés, comme des moins que rien. Ça fait encore mal », m’a dit une femme de Montréal-Nord, d’origine maghrébine. « Je me suis fait cracher dessus dans l’autobus, dans la rue, m’a confié une autre. Ça n’arrivait pas avant. »

Peu d’empressement à défendre la culture, durant la campagne, sauf pour défendre l’exception culturelle dans l’ALENA, le torse bombé. Suffit pourtant de parler à ceux qui la font vivre, la culture, pour mesurer l’hypocrisie : « On me voit partout, mais c’est pas avec mes droits d’auteur que je paie mon loyer » ; « J’ai pas loin de ça, 75 $ par semaine pour mon épicerie. Ça prendrait quoi, créer un statut d’intermittent pour les artistes ? » ; « Je gagne des prix, mais hier, j’ai demandé de l’argent à ma soeur pour nourrir mon fils. » Si la culture est si importante, pourquoi force-t-on les artistes à créer en dilettante ? Pourquoi prive-t-on le public de sa capacité même d’accéder à l’art, au-delà du divertissement ?

Juin 2015, je reçois ces mots d’une femme de Pointe-Saint-Charles. Textuellement : « J’ai 55 ans. J’ai retourné au étude difficulté à lire et écrire. Mon chomage se termine dans 2 mois. Je suis sans emplois et san instuction. Je vous propos mon budget : loyer 400 $ et l’électricité 200 $ et téléphone 124 $ et médicament 150 $ et 82 $ pas d’autobus pour chercher un emplois. Il ne me reste que 122 $ pour me nourrir par quinze jour. Je n’ai aucun moyen pour vêtemants ou un petit dévertissement. » Je me demande comment elle se débrouille avec Objectif Emploi.

Septembre 2016, la protectrice du citoyen conclut que l’austérité a fait mal aux citoyens vulnérables. Philippe Couillard se défend : « Ce n’est que du vent », « ça ne veut rien dire pour la population ».

Du vent. « Ce que je vois, c’est qu’on tue les gens à petit feu », m’a dit une intervenante du Centre-Sud. « Les gens qui viennent chercher la nourriture changent. Ils travaillent. Ils ont un diplôme », m’a dit la directrice d’un organisme d’aide alimentaire. « Le monde arrive en dedans pas mal plus poqué qu’avant », m’a dit une agente des services correctionnels. « Il faut courir partout pour survivre : se vêtir, se nourrir. Ça prend du temps. Après, que nous reste-t-il d’estime ? » m’a dit une mère seule. « Let’s go, t’es capable », répondait une ministre. Suffit d’avoir de l’ambition.

Le salaire minimum à 15 $ ? Pas urgent. Cet été, un délégué syndical me dit, les dents serrées : « Le sais-tu comment c’est violent voir un ancien ministre payé 400 $ l’heure négocier des reculs salariaux avec des employés d’usine qui en gagnent 18 ? »

« L’autre jour, mon député m’a serré la main, me confie une femme sur l’aide sociale. Je l’ai regardé drette dans les yeux, pour qu’y comprenne que je l’sais que c’t’à cause d’eux autres si on vit dans marde. »

Je ne sais pas ce que ces murmures nous disent vraiment de l’état du Québec. Je sais cependant que je n’arrive pas à les oublier, ils m’habitent, et que peut-être, en les faisant exister quelque part, ils nous inciteront à choisir autrement.

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13 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 28 septembre 2018 04 h 05

    Pendant ce temps...

    Les politiciens font énormément de blas blas pour la reconnaissance des formations et diplômes étrangers. Mais cela n'est qu'un clientélisme de bas étage pour s'attirr des votes des immigrants, d'une part, et d'autre part, pour cacher la réalité à tous - y compris au québécois "de souche". C'est comme de la perpétuelle chanson du "médecin étrager" qui chauffe un taxi. Cela est vrai, mais il s'agit là d'un cas d'espèce, d'une exception confirmant la règle: plus de 79% des immigrants détenant un diplôme en médecine pratiquent dans les 5 ans... Qu'un certain pourcentage des "non pratiquants - exclus de la profession", le soit par erreur, cela arrive dans tous les métiers et professions - mais ce pourcentage d'excusion par erreur n'est possiblement qu'un 4% à 5 % des exclus. Quant aux autres professions libérales ou de génies, ce n'est pas parce qu'une personne avocat dans un pays étranger qu'il possède automatiquement les connaissances pour exercer ici - d'ailleurs un avocat de QC, formé ici, doit passer les "tests" des autres Barreaux des autres provinces pour y être autorisé la pratique de la profession... Ces caractéristiques d'exclusions/reconnaissances s'appliquent de l'électricien à l'ingénieur... conséquement il serait grand temps que les politiciens et certains journalistes "se la ferment" au lieu de dire un discours "victimaire" sur le pauvre immigrant diplômé .

    Par contre, le rêve du "diplômé gras dur" date des années 1960, et plus particulièrement du début des années 1970. Époque où l'État prenait l'expansion... Les premiers diplômés universitaires y étaient embauchés... Malheureusement, aujoud'hui ce n'est plus le cas. Les diplômés en tous genres foisonnent... La masse des non chanceux se retrouve dans des jobines nettement sous leurs qualifications, donc, rien de surprenant que M. Lanctôt relève d'une interview: "Ils travaillent. Ils ont un diplôme », m’a dit la directrice d’un organisme d’aide alimentaire...

    • Marguerite Paradis - Inscrite 28 septembre 2018 08 h 43

      Merci monsieur Pelletier pour ces précisions, la pensée unique ou binaire fait vite son oeuvre.

    • André Joyal - Inscrit 28 septembre 2018 14 h 03

      @ M. Pelletier: Je vous donne raison quand vous écrivez:«il serait grand temps que les politiciens et certains journalistes "se la ferment" au lieu de dire un discours "victimaire" sur le pauvre immigrant diplômé».

      Je connais très bien un pays dont les universités sont classées parmi les 9 900 dernières du monde dans le ranking de Shanghaï. Comment voulez-vous que nos ordres professionnels reconnaissent leurs diplômes les yeux fermés? Ce serait une grande injustice envers les diplômés d'ici.

  • Diane Dwyer - Inscrite 28 septembre 2018 04 h 58

    La triste réalité

    Tout simplement merci madame de laisser la parole aux gens qui vivent encore durement l'austérité planifiée.

  • Anne Lapointe - Abonnée 28 septembre 2018 06 h 34

    Merci Aurélie Lanctôt

    Encore svp. Il faut que ça résonne davantage. Beau don de chronique, je baisse mon chapeau.

  • Marguerite Paradis - Inscrite 28 septembre 2018 07 h 15

    TROP DE MUR À MUR

    Malheureusement, « nous » parlons trop... trop fort à notre télévision et nous murmurons sur la place publique.
    La place publique, ça commence par la prise de parole et la mise en commun dans nos milieux de travail, dans nos salles de cours, dans nos corridors d'hôpitaux, dans nos salles de réunions.
    Par exemple, dans la CLSC, où « étaient » les travaileurEs et les gestionnairEs de ces institutions fondamentales pour dénoncer les décisions et actions du gouvernement libéral de fermeture progressivement rapide des CLSC.

  • Richard Legault - Abonné 28 septembre 2018 08 h 28

    Un peu de Coeur ne ferait pas de tort...

    Merci Madame Lanctôt pour ce beau texte, j'allais dire courageux... pourtant il ne fait que réfléter que vous avez du Coeur!
    Dans nos sociétés où de plus en plus de nos dirigeants, politiques ou autres, se disent rationnels (chiffres toujours à l'appui...), retrouver une certaine connexion entre le Cerveau et le Coeur aiderait à rééquilibrer et guérir bien des maux!