Quel État pour le Québec?

Que le Parti libéral du Québec (PLQ) soit encore dans la course après quinze ans de pouvoir presque ininterrompu a de quoi étonner. Pendant toutes ces années, en effet, le parti de Jean Charest et de Philippe Couillard a plus souvent fait la manchette avec ses ratés qu’avec ses bons coups, comme le rappelle le journaliste Pierre Godin dans son récent Corruption, collusion, absolution (Leméac, 2018).

Les sondages récents lui accordent tout de même autour de 30 % des intentions de vote, tout juste derrière la Coalition avenir Québec (CAQ), même chez les jeunes de 18-34 ans. Cela, je le répète, est étonnant et porte à se demander si ces électeurs connaissent bien l’objet de leur adhésion.

Chercheurs à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), la sociologue Julia Posca et le politologue Guillaume Hébert proposent, dans Détournement d’État (Lux, 2018, 184 pages), un « bilan de quinze ans de gouvernement libéral » qui laisse bien peu de raisons de trouver du charme au parti des « vraies affaires ».

Rigoureux et dévastateur, cet essai va plus loin qu’une simple compilation des faits accablants reprochés au PLQ ; il montre comment ce dernier s’est attaqué systématiquement au modèle social-démocrate, celui qui « a permis de hausser le niveau de vie des Québécoises et des Québécois tout en réduisant les écarts entre riches et pauvres ».

Économie politique

Fondé en 2000, l’IRIS réalise un remarquable travail de recherche et de vulgarisation socioéconomique. Depuis 1987, l’Institut économique de Montréal, un laboratoire d’idées néolibérales, déversait sans coup férir ses thèses dans les médias, en se drapant du manteau de la « science » économique. En 2000, enfin, l’IRIS, qui se réclame d’une vision du monde de gauche basée sur un équilibre entre l’intérêt collectif et la liberté individuelle, est venu lui opposer un contre-discours particulièrement efficace. Ses jeunes chercheurs, de plus, savent écrire avec clarté et style.

L’économie est toujours politique. On peut donc, à partir des mêmes données objectives, tirer des conclusions différentes selon l’idéologie qui nous anime. François Legault, par exemple, répète depuis des années qu’en matière de PIB par habitant, les Québécois sont nettement plus pauvres que les Américains. Le sous-entendu est clair : pour créer de la richesse, le modèle américain est meilleur.

Au sein de la CAQ, François Legault a pu assumer pleinement son parti pris pour la libre entreprise et pour l’affaiblissement de l’État-providence. En matière économique et budgétaire, on peine à voir ce qui distingue le programme caquiste de celui du PLQ. On n’a qu’à penser à la Stratégie maritime, qui transpose la vision du Plan Nord dans le fleuve Saint-Laurent, ou aux promesses répétées de baisses d’impôt, qui éroderaient plus avant la capacité financière de l’État.

En 2011, pourtant, alors qu’il était encore journaliste, Jean-François Lisée, en collaboration avec l’économiste Pierre Fortin, avait démontré que, quand on tient compte du partage de la richesse, 95 % des Québécois sont plus riches que 95 % des Américains. L’économie, on le voit, est peut-être une science, mais l’angle choisi pour l’aborder change tout. D’une même réalité, Legault tire une interprétation libérale alors que Lisée et Fortin en tirent une d’inspiration sociale-démocrate.

Dans Détournement d’État, Hébert et Posca illustrent cette vérité d’éclatante manière. Le PLQ, montrent-ils, depuis quinze ans, a « transformé le visage de l’État québécois » en mettant tout en oeuvre pour le faire passer d’un État-providence à un État néolibéral au service de l’entreprise privée, affaiblissant ainsi « l’idéal démocratique qui se voulait au coeur des sociétés modernes ».

Richesse et solidarité

Hébert et Posca reviennent sur la saga des partenariats public-privé (PPP) — un modèle catastrophique dans les cas du CHUM et du CUSM — et sur les ratés de la sous-traitance au ministère des Transports et dans l’octroi des contrats informatiques. Le recours au privé a peut-être créé de la richesse, concluent-ils, mais ce ne fut pas pour les contribuables.

Les chercheurs critiquent aussi « la révolution culturelle » de Raymond Bachand, qui, comme ministre des Finances, a plaidé pour le modèle de l’utilisateur-payeur — moins d’impôts et plus de taxes et de tarifs —, transformant ainsi « une responsabilité collective en un ensemble de charges individuelles ». Le cas des garderies, à cet égard, est éloquent. Mon frère, qui a trois enfants, a été durement frappé par l’augmentation et la modulation des tarifs. Moi, qui n’en ai pas, je n’ai rien eu de plus à payer. Pourtant, comme citoyen, je bénéficie d’une société qui a des enfants et s’en occupe bien.

Le bilan, qui passe aussi en revue les ravages de l’austérité libérale sur les plus pauvres, le traitement royal réservé aux médecins et à Bombardier, ainsi que les affaires de corruption, est implacable. « Au nom de la création de la richesse, écrivent Hébert et Posca, ce sont surtout les plus riches qui ont été protégés », au mépris de la solidarité.

Ceux qui veulent vraiment passer à autre chose, préviennent les chercheurs, devraient regarder ailleurs qu’à la CAQ, dont le programme, en matière économique, ne se distingue en rien, sur le fond, du programme libéral. Alors, on change ?

8 commentaires
  • André Joyal - Abonné 29 septembre 2018 13 h 20

    Question trop difficile :

    la preuve, aucun commentaire à 13:30. Et ce n'est pas lundi soir qui nous fournira une réponse en changeant quatre trente sous pour une piastre.

  • Gilles Bonin - Abonné 30 septembre 2018 07 h 40

    Mais, voyons,

    un état ratatiné pour un peuple qui n'aura pas su s'affirmer et prendre sa place dans le concert des nations. Un état soumis au gouvernement fédéral qui, si on en croit les dernières rumeurs, va brader l'exception culturelle québécoise pour sauver les autos de l'Ontario - et tout le monde a compris que l'annonce d'un accord «nouvelle ALENA» se fera au lendemain des élections québécoises ou même, pour respecter le diktat de la date limite dictée par Trump, le 1er octobre en soirée - pour ne pas influencer les résultats des élections au Québec.

  • Michel Thériault - Abonné 30 septembre 2018 08 h 01

    Le PLQ encore dans la course

    "Cela, je le répète, est étonnant et porte à se demander si ces électeurs connaissent bien l’objet de leur adhésion." - L. Cornellier

    Évidemment que non.

    Ou bien ils ont un manque de jugement évident.

  • Pierre Beaulieu - Abonné 30 septembre 2018 10 h 58

    Il est encore temps!

    Dans cette campagne, au-delà de l'image des chefs, le principal enjeu, était la stratégie économique des partis politiques puisque la question de l'indépendance du Québec a été évacuée.
    Dans cette perspective, pire que le PLQ, qui, je conviens qu'il faut s'en débarrasser, il y a la CAQ. C'est le seul parti qui prône ouvertement l'AUSTÉRITÉ, un mal qui a quasiment détruit nos principales institutions des domaines de la santé et de l'éducation pendant le dernier régime Couillard.
    La CAQ prêche cette doctrine de droite pernicieuse, on dirait, sans s'en rendre compte, par incompétence: on élimine 5000 postes dans la fonction publique pour baisser les taxes.
    Ils ne réalisent pas qu'éliminer des postes dans la fonction publique, c'est réduire les services à la population québécoise dans tous les domaines, incluant la santé et l'éducation.
    Le seul programme économique qui me semble avoir du sens, parce que mieux équilibré, c'est celui du PQ.
    Bon! Je sais ce qu’il me reste à faire!!!

  • Jeannine Laporte - Abonnée 30 septembre 2018 11 h 17

    Et pourquoi avoir attendu si tard, pour écrire cet article?

    Eh bien, on ne peut pas dire que Le Devoir a aidé à la réflexion, à l'analyse de la situation et des répercussions de ce qui, ici, est pourtant énoncé clairement. Et c'est bien tard pour faire ressortir tous les problèmes qui nous attendent avec l'élection d'un des partis jumeaux, lire PLQ-CAQ. Les sondages ont envahi les UNES. les chroniques, les analyses... Très déçue de la couverture de la campagne par Le Devoir, Votre chronique et l'éditorial, très éclairant par ailleurs, d'aujourd"hui, auraient dû prendre la place qui leur revient, i.e. là où les yeux se tournent en ouvrant son journal. Mais on n'a eu droit qu'à des analyses de sondage. Très triste. De plus, il a bien fallu que Jean-François Lisée pose la question à QS, les journaux, Le Devoir y compris, souffraient de complaisance et ne suivaient pas ce parti que superficiellement, accusant, tout comme sa co-porte-parole, le fait qu'elle ne disait pas la même chose en anglais et en français, la non maîtrise de la langue d'être la souce de ses contradictions. «Ah, pauvre de moi... » les médias se sont fait prendre au jeu de la pitié, de l'innocence et n'ont pas fouillé ce parti comme ils l'ont fait pour les autres. Et, quelqu'un s'est posé la question à savoir dans quel segment, cette très pertinente question de JFL aurait pu être posée au cours du débat à TVA? Très, très déçue, oui, je le sais, je me répète, mais la couverture du Devoir me laisse un goût amer. J'aurais voulu vous lire, lire des analyses, tout au long de la campagne. Et tout le monde s'en porterait mieux.

    • Gilles Gagné - Abonné 30 septembre 2018 19 h 45

      Bien d'accord Mme Laporte avec votre commentaire, en plus tous les médias ont incrusté dans la tête de la population le besoin de changement et le manque de profondeur a fait le reste. A-t'on comparé les programmes caqiste et libéral? on veut la même gouvernance mais avec une nouvelle équipe...assez ridicule faut en convenir alors à partir de quel raisonnement voudrait-on porter au pouvoir la caq?

      On a laissé aussi faire du kilométrage à l'association vieux parti et PQ, y-a-t'il plus ridicule affirmation? aucune référence au programme, c'est prendre les électeurs pour des imbéciles. Campagne très décevante pour sa profondeur mais plutôt habile pour surfer sur l'insignifiance avec la complicité des médias qui n'ont fait que suivre la tendance des sondages comme certains chefs d'ailleurs. On a mis le PQ en situation de survie avant la campagne électorale, il partait alors derrière les autres. Beau travail de sape!