Un mécène allumé

Appelons ça le blues d’une veille d’élection quand les candidats se tirent des couteaux dans le dos : cette envie de parler avec un Québécois dévoué à sa société par pure conviction, semant à tout vent comme la fille du Larousse.

On manque de mécènes francophones dans la sphère artistique. La vieille tradition britannique si vivace chez les Anglos d’ici ne s’est guère exportée dans nos rangs. Autant que de politiciens allumés, la culture, cette mal-aimée, a besoin de gens d’affaires à la roue pour trouver ses racines.

Au MBAM, j’avais rencontré l’inspirant philanthrope Michel de la Chenelière, prenant bientôt rendez-vous avec lui. On s’est retrouvés lundi, jour de fermeture muséale, arpentant les locaux vides de l’Atelier international d’éducation et d’art-thérapie qui porte son nom au Pavillon pour la paix.

Sur les murs de la salle à manger, 80 esquisses d’oeuvres du musée y familiarisent les enfants en sorties pédagogiques et les clientèles de tous âges venues aux ateliers créatifs La ruche d’art. Depuis un an et demi, deux fois par semaine, aînés, itinérants, tous ceux qui en ont envie, tâtent gratos de matériaux divers avec l’aide d’animateurs issus de cette ruche-là. Certains artistes en herbe ont dit à Michel de la Chenelière : « Vous avez transformé notre vie », mais à ses yeux, ce miracle vient de l’art qui fait un bien fou. « Bientôt, on offrira des laissez-passer muséaux aux médecins qui pourront donner à leurs patients des prescriptions artistiques », dit-il.

Et de m’annoncer que la murale de Leonard Cohen, à deux pas, sera éclairée la nuit dès novembre ou décembre, étant impliqué aussi auprès de MU, l’organisme qui sème à Montréal tant d’oeuvres sur les parois des bâtiments.

Le trou des arts

Michel de la Chenelière peint à ses heures et adore copier les oeuvres des fauvistes, Matisse surtout. « Celle-ci, par exemple », me dit-il en passant devant son Portrait au visage rose et bleu.

En 2006, il vendait sa maison d’édition, Chenelière Éducation, pour se consacrer à la philanthropie après s’être senti sidéré : « On n’apprend pas les arts aux enfants. En éducation, il y a ce trou. »

Deux dons de sa fondation en 2012 et 2013 au Pavillon de la paix du MBAM, d’un total de 5 millions, lui auront permis de mettre la table : établir son projet de prix et bourses aux étudiants universitaires en art en culture, rassembler ses programmes culturels, éducatifs et communautaires dans la douzaine de studios de ce grand complexe d’art-thérapie : 80 000 élèves par an en visites scolaires, sans compter les adultes. Il vient souvent faire un tour, s’y sent chez lui.

Les décors d’une vie sont bien changeants. Je lui fais parler de son château natal en Normandie près d’Évreux ; romanesque berceau. « Vous savez, dans ce milieu, les gens sont souvent ruinés. Le toit coule. On vend un tableau, on vend des terres, puis le château… »

À vingt ans, en 1969, il partait sac au dos visiter l’Amérique du Nord, tomba amoureux du Québec et s’y installa, déclarant tout de go : « Je ne rentre plus ! » « Mes parents m’ont coupé les vivres. J’ai fait 36 métiers, lavé la vaisselle, balayé, travaillé dans une colonie de vacances. Le Québec, c’est la liberté. »

On l’a embauché comme intervieweur pour une maison d’édition anglophone, ancrant ainsi sa carrière dans le manuel scolaire : le voici bientôt marié, avec deux filles, dont la future femme de théâtre Évelyne de la Chenelière. Il obtint sa citoyenneté en 1975, devint directeur d’édition après avoir appris sur le tas. En 1984, il fondait dans son sous-sol sa maison Chenelière Éducation, traduisant au départ des manuels pour les Francos hors Québec et les Anglos en immersion, sillonnant le pays, avant de finir avec 230 employés à temps plein. Et hop, nouveau virage !

Pourquoi ce manque de mécènes culturels francophones dans un champ occupé à 80 % par les Anglos ? on lui demande. « Il y a 40 ans, peu de francophones avaient des sous, répond-il. Aujourd’hui, les nouveaux riches sont plus anxieux. Peut-être le fait d’être immigrant change-t-il la donne. J’ai tant reçu du Québec avec cette envie de lui rendre la pareille, mais il me semble qu’on ne prêche bien que par l’exemple. » Vrai !

Dada percute Giselle

Parlant de personnalités inspirantes, un mot pour souligner la pulsion du Giselle de la Sud-Africaine Dada Masilo, qui fait éclater le moule du ballet romantique après un Lac des cygnes tout aussi décapant en 2016. Tête rasée, menue, éblouissante, vibrante, Dada Masilo, en Giselle soudain vengeresse, est le clou de cette distribution de danseurs noirs, où les tutus sont des vêtements unisexes. Mieux vaut connaître le propos de ce ballet pour s’y retrouver, reste que la modernité en danse passe beaucoup par l’Afrique du Sud. Dernière représentation samedi à la PdA. Et longue vie à Dada Masilo !