Les marxistes honteux

Ainsi donc, Manon Massé ne serait pas marxiste. On veut bien croire que l’ancienne organisatrice communautaire n’a pas lu Marx. Mais on sait depuis Molière que l’on peut faire de la prose sans le savoir. Vue de l’étranger, la panique que provoque le seul nom d’un des plus grands philosophes du XIXe siècle a de quoi faire sourire. Surtout si on la compare à la réponse qu’avait donnée l’an dernier un « ami » de Québec solidaire à la même question.

Le hasard veut en effet que la question posée cette semaine à Manon Massé l’ait été au leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Le 11 juillet 2017, en pleine Assemblée nationale, il avait été traité de « cryptomarxiste » par le député républicain Julien Aubert. Loin de se laisser désarçonner, Mélenchon eut alors cette réplique cinglante et d’une clarté sans failles comparativement aux balbutiements entendus cette semaine : « Il n’y a pas ici de cryptomarxisme. “Crypto” veut dire “qui se cache”. Mais je ne me cache pas ! J’appartiens à l’école philosophique du matérialisme dialectique. […] Je m’en revendique ! »

Éloquente comme d’habitude, la réponse de Jean-Luc Mélenchon avait au moins le mérite de la franchise. On se rappellera que Mélenchon devait être l’invité d’honneur du congrès des solidaires il y a dix mois à peine. S’il avait dû annuler sa présence à la dernière minute, il avait néanmoins adressé aux congressistes un message dans lequel il qualifiait de « frère de lutte » le co-porte-parole de QS Gabriel Nadeau-Dubois.

Les parallèles entre les deux formations ne sont pas qu’anecdotiques. Le « pôle public bancaire » que veut créer Mélenchon ressemble étrangement à la « nationalisation partielle du système bancaire » qu’évoque QS dans son programme. Si le Parti communiste du Québec a contribué à porter la formation québécoise sur les fonts baptismaux, le PCF a fait de même avec La France insoumise. Alors que toutes les assemblées de La France insoumise se terminent par L’Internationale, un collègue révélait cette semaine avoir déjà entendu l’hymne prolétarien dans une assemblée de QS. Dernier point commun, et non le moindre, les deux partis n’ont eu de cesse de s’en prendre à la social-démocratie représentée en France par le Parti socialiste et au Québec par le Parti québécois.

    

Comment nier que la popularité apparente de QS s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus vaste qui a vu, à la faveur des désillusions de la mondialisation, les partis d’extrême gauche reprendre de la vigueur un peu partout dans le monde ? Que l’on pense à Die Linke en Allemagne, à Syriza en Grèce ou à Podemos en Espagne, l’extrême gauche connaît en Europe une forme de renaissance. Et, à la différence de QS, celle-ci n’a pas le marxisme honteux. En Allemagne, Die Linke se revendique ouvertement de Rosa Luxemburg et s’appuie sur les vestiges de l’ancien parti communiste de RDA. Lorsqu’elle était à Barcelone l’an dernier, Manon Massé n’en avait que pour la CUP, un petit parti catalan radicalement anticapitaliste et partisan d’une économie planifiée qui, avec 8 % des voix, tenait le président Carles Puigdemont en otage. Son électorat s’est d’ailleurs effondré depuis.

Ces exemples participent de la montée des extrêmes qui n’épargne plus aucune région du monde. Ils illustrent aussi un certain retour en grâce du marxisme, malgré les cataclysmes et les horreurs qu’il a provoqués au XXe siècle. Il n’est pas question ici de nier l’inestimable description du capitalisme que nous a livrée Marx — dont s’inspire d’ailleurs un auteur comme Jean-Claude Michéa —, mais de rappeler qu’en dépit de cela, Marx s’est trompé sur presque tout. À commencer par l’inéluctabilité de la chute du capitalisme.

Mais ce n’est pas là ce qui intéresse en général l’extrême gauche, qui retient surtout du marxisme les poncifs selon lesquels tout se réduit à l’économie ou que l’histoire a un sens. Sans oublier la déification du prolétariat « comme figure christique, véritable incarnation collective de l’idée de Passion et de Rédemption de l’Humanité », écrivait l’historien des gauches françaises Jacques Julliard. Si la classe ouvrière a heureusement rejeté cette vision au profit de la réforme, donc de la social-démocratie, l’extrême gauche, elle, n’a eu de cesse de s’inventer de nouveaux prolétariats, devenus autant de succédanés à son propre échec. Cela va aujourd’hui des femmes aux immigrants, en passant par les Noirs, les homosexuels ou les trans.

Non que ces populations ne subissent pas des discriminations réelles. Au contraire. Mais il s’agit chaque fois, pour l’extrême gauche, d’en faire le prétexte d’une lutte sans merci, d’un nouveau combat binaire qui mettra fin à un « système » (capitalisme, patriarcat, racisme systémique, etc.) et mènera vers une société idéale. On sait à quelles horreurs a mené ce rêve fou d’un monde où l’égalité, pourtant nécessaire, se confondait avec l’identité des êtres. Cela fait trois quarts de siècle que les pays démocratiques tentent heureusement de tirer les leçons du fascisme. Une partie de la gauche n’a toujours pas tiré les leçons de cette autre calamité tout aussi meurtrière que fut le communisme.

Woody Allen l’avait pressenti, lui qui se disait marxiste… tendance Groucho.

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