Le poids des genres

Il faut nier, nier, nier, et contre-attaquer face à ces femmes, si tu admets quoi que ce soit… tu es mort

En 1991, les femmes sont marginales au Capitole et absentes de la commission judiciaire du Sénat. Lorsqu’Anita Hill se présente devant un aréopage d’hommes blancs pour témoigner contre Clarence Thomas, elle n’a droit à aucune commisération. Ils mettent en doute sa parole, lui demandent de détailler les propos zoophiles de son patron et les sentiments que cela lui inspire, et minorent leur impact. Alors qu’elle témoigne devant l’Amérique entière, les sénateurs remettent en question ses intentions, soulignent sa rouerie, écartant les témoignages concordants, sans soupeser la violence de cet interrogatoire advenant qu’elle dise la vérité.

Parce que, dans le contexte, sa cause ne pèse pas lourd. En effet, le président G. H. Bush nomme Thomas pour remplacer le juge Marshall, architecte de décisions clés sur les droits civiques, qui vient de démissionner. Très vite, Clarence Thomas invoque un « lynchage » et touche une corde sensible : les républicains ont perdu en 1986 plusieurs sièges sénatoriaux du Sud au profit des démocrates qui ont bénéficié de l’appui afro-américain — or, ces sièges-là sont en jeu en 1992. Il faut ajouter à cela le poids des stéréotypes, hideux, sur la sexualité des Afro-Américains, qui va alimenter la discrimination insidieuse que l’activiste Moya Bailey va dénommer « misogynoir », lieu d’intersection de plusieurs oppressions, dont pâtit Anita Hill.

Le GOP va gagner la nomination de Thomas, mais en paiera le prix. Les élections de 1992 mettent un terme à la présidence Bush et consacrent « l’année de la femme » : la proportion de femmes double au Congrès. Vingt-sept ans plus tard, les femmes représentent 20 % des parlementaires : 23 siègent au Sénat et 84 à la Chambre. À la commission judiciaire du Sénat, celle-là même qui auditionne le juge Kavanaugh, siègent aujourd’hui quatre femmes, toutes démocrates ; dans un même temps, trois de ses membres figuraient dans les rangs de la commission qui a entendu Anita Hill. Dont Orrin Hatch, qui dit à ce jour ne pas croire le témoignage d’Anita Hill, « trop lisse » et « téléguidé par des groupes d’intérêt ».

2018. En quelques jours, dans la foulée de l’affaire Blasey Ford, toutes les femmes concernées de près ou de loin (Christine Blasey Ford, les sénatrices Feinstein, Caskill, Collins et Murkowski, et même la femme de Kavanaugh) ont reçu des menaces de viol, de violence, de mort… Pendant ce temps, le président demande pourquoi la plainte arrive tardivement, le sénateur Norman blague sur le fait qu’il faut s’attendre à ce que la juge Ginsburg annonce qu’elle s’est fait peloter par Lincoln, le sénateur Graham déclare qu’il « veut bien écouter la dame », mais que l’affaire est ketchup, et le sénateur McConnell affirme qu’il faut urgemment confirmer cette nomination — Merrick Garland, dont le dossier a poireauté 293 jours dans la poussière sénatoriale, doit rire jaune.

Or, il y a bien urgence… côté républicain. D’une part, dans dix États où Trump a gagné, les républicains comptent utiliser des votes contre Kavanaugh pour ravir des sièges aux démocrates. D’autre part, cette nomination est cruciale pour légitimer – notamment quant aux évangéliques — qu’ils s’accrochent aux basques d’un président libidineux et erratique. D’autant que les lignes de fracture se creusent : tandis que le nombre de femmes candidates aux élections de novembre atteint des records, il y a un écart de 16 points entre femmes et hommes sur la confirmation de Kavanaugh. Un drame sénatorial aux heures de grande écoute pourrait ne pas jouer en faveur du GOP.

L’enjeu est plus grand encore, car cette nomination à vie a un impact sur la nature des décisions de la Cour, sur les dossiers qu’elle va choisir d’étudier, mais aussi parce que la forme de cette nomination a une incidence sur la légitimité d’une des branches du système politique américain dans une démocratie fragilisée — ce dont le juge en chef Roberts est particulièrement conscient. Et ce, d’autant qu’il y a d’autres acteurs dans l’arène et de grandes quantités d’argent obscur (dark money). Selon le Brennan Center, le groupe Demand Justice a dépensé plus de 860 000 $ pour contrer Kavanaugh, tandis que le Judicial Crisis Network (qui intervient à tous les paliers de la hiérarchie judiciaire pour promouvoir des juges conservateurs) a misé 3 millions sur la candidature de Kavanaugh (après en avoir dépensé 7 pour bloquer Garland et 10 pour soutenir Gorsuch).

Dès lors, une femme — les femmes en général —, qu’elle ait raison ou tort, pourrait ne pas faire le poids face à ce rouleau compresseur. À moins, bien sûr, que #MeToo amène le Congrès, sans contrevenir au droit à une défense équitable, à opter pour les choix qu’il n’a pas faits il y a 27 ans.

1 commentaire
  • Gilles Bonin - Abonné 23 septembre 2018 03 h 54

    Votre scepticisme

    de bon aloi et très réaliste quant à l'éventuel «blocage» du juge Kavanaugh. Déjà que la Cour suprême «révisionniste et constitutionnellement figée» rend bancale l'équilibre des pouvoirs...