Les frères ennemis

François Legault avait une double raison de se féliciter du débat de jeudi soir. Non seulement il a offert une performance qui devrait stopper la dégringolade de la CAQ, mais le regain d’animosité entre le PQ et Québec solidaire doit le réjouir au plus haut point.

De passage au Devoir vendredi matin, Jean-François Lisée n’a exprimé aucune contrition pour sa condescendance envers Manon Massé, bien au contraire. Ceux qui pouvaient encore espérer une forme de rapprochement d’ici le 1er octobre pour « barrer la route à la droite » doivent en faire leur deuil. Même après l’élection, la reprise du dialogue s’annonce difficile.

On peut comprendre la frustration de M. Lisée, qui avait beaucoup misé sur une alliance électorale avec QS après avoir été élu chef du PQ. Alors que plusieurs préconisaient un recentrage, il a plutôt choisi un déplacement vers la gauche en espérant faciliter une entente avec QS.

Au printemps 2017, il avait dénoncé vigoureusement ce qu’il appelait le « Politburo » de QS, dont l’appellation officielle est le Conseil national de coordination, qui avait effectivement joué un rôle dans le rejet de la « convergence » vers l’indépendance et de la « feuille de route » commune qui avait été négociée entre le PQ, QS, Option nationale et le Bloc québécois, sous les auspices des Organisations unies pour l’indépendance (OUI), présidées par Claudette Carbonneau.

S’il est vrai que certains membres du « Politburo » étaient hostiles à une alliance électorale, qui constituait un enjeu distinct de la « convergence », la majorité des militants solidaires n’en voulaient pas non plus. Au Congrès de mai 2017, ils ont clairement dit à quel point les positions identitaires du PQ les horripilaient, sans parler de la méfiance que M. Lisée lui-même leur inspirait.

  

La montée de QS a de quoi inquiéter le PQ, mais la façon et le moment que M. Lisée a choisis pour reprendre le procès de ses structures internes — passablement complexes, il est vrai — risquent d’avoir pour effet de consolider le vote solidaire. La très grande majorité des auditeurs de TVA devaient d’ailleurs se demander de quoi il parlait.

Il en a remis vendredi matin lors de sa rencontre avec l’équipe éditoriale du Devoir. Selon lui, en s’efforçant de faire des gains presque exclusivement aux dépens du PQ, qui pourrait former « le gouvernement le plus progressiste en Amérique du Nord », QS témoigne de son indifférence envers le bien commun.

L’appel au « vote stratégique » que le chef du PQ a lancé il y a dix jours est d’ailleurs à sens unique. Il invite les électeurs solidaires à appuyer les candidats péquistes là où ils pourraient l’emporter sur la CAQ ou le PLQ, mais il n’est pas question de demander aux électeurs d’appuyer un candidat solidaire qui serait dans la même situation.

Quand un chef de parti se plaint que les faits et gestes d’un adversaire ne sont pas suffisamment scrutés par les médias, c’est qu’il commence à être inquiet. La progression de QS dans les sondages, alors que les intentions du PQ stagnent, fait manifestement craindre à son chef qu’il soit supplanté par QS comme véhicule privilégié du projet souverainiste.

  

M. Lisée nie que la démarche vers l’indépendance proposée par QS soit plus expéditive que la sienne, mais il a réitéré qu’« un gouvernement péquiste ne préparera pas la souveraineté » dans un premier mandat, alors que le programme de QS prévoit d’« enclencher dès son arrivée au pouvoir une démarche d’Assemblée nationale » devant mener à la rédaction de la constitution d’un Québec souverain.

On peut douter, comme le fait M. Lisée, qu’une assemblée élue au suffrage universel permette d’arriver à ce résultat, puisqu’elle risque d’être composée d’une majorité de fédéralistes, mais il demeure que le processus d’accession à la souveraineté proposé par QS démarrerait et pourrait théoriquement être complété dans un premier mandat, alors qu’un gouvernement péquiste attendrait un deuxième mandat.

En cas de défaite du PQ, le chef du PQ n’est pas en mesure de dire s’il proposerait simplement de décaler la séquence de quatre ans, ce qui renverrait la tenue du référendum après 2026, ou si toute la démarche serait revue. En supposant que lui-même soit toujours là, bien entendu.

Ces questions peuvent sembler bien ésotériques, dans la mesure où les chances qu’un gouvernement péquiste ou solidaire soit élu le 1er octobre sont pratiquement nulles, mais elles ne manqueront pas d’alimenter les discussions au sein de la famille souverainiste après l’élection.

Ce n’est sûrement pas François Legault qui va s’en plaindre si la chicane commence dès maintenant. Le dernier sondage Léger, qui donnait son parti à quasi-égalité avec le PLQ, avait de quoi l’inquiéter. La moindre progression du PQ risquait de procurer la victoire aux libéraux. Plus le vote souverainiste sera divisé, mieux ce sera pour lui.
 



Une version précédente de cet article, qui indiquait Claude Carbonneau au lieu de Claudette Carboneau a été corrigée.

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