Soixante-quinze piasses

Ainsi, Philippe Couillard croit qu’il est possible de nourrir une famille avec 75 $ par semaine, pour autant qu’on mange « pas mal végétal ». C’est du moins ce qu’il a dit jeudi, avant de se reprendre et de brandir le plan de lutte contre la pauvreté de son parti. Il aura donc fallu une telle ineptie pour qu’on parle de pauvreté dans cette campagne électorale.

Évidemment, on ne remporte pas une élection avec un plan pour éradiquer la pauvreté. On ne conquiert pas le pouvoir en séduisant ceux qui n’en ont aucun : les petits salariés, les précaires, les abîmés. C’est tout entendu : il y a plus à gagner à courtiser les chambres de commerce que les groupes communautaires.

N’empêche, la pauvreté progresse. Le nombre de travailleurs pauvres, par exemple, ne cesse d’augmenter. De plus en plus de gens appellent à l’aide et il est toujours plus ardu de leur prêter main-forte. On le sait, ça aussi. Mais on le sait sans le voir. Cette détresse est invisible et inaudible. Si bien qu’il m’arrive souvent de douter même qu’on la comprenne. Particulièrement lorsqu’un premier ministre sortant déclare spontanément qu’il est possible de nourrir sa famille avec 75 $ par semaine.

Invisibles sont aussi les efforts titanesques déployés dans le réseau communautaire pour aider les plus vulnérables à se reconstruire, en marge du système de santé — celui-là bien placé au coeur de tous les débats. Je dis « en marge », mais on a plutôt l’impression que le communautaire, qui fonctionne à peu de frais et souffre d’un sous-financement chronique, agit à la fois comme bassin de récupération pour les débordements du réseau public et comme carrefour pour répondre à des besoins complexes, qui nécessitent un travail de longue haleine.

Lundi, je visitais la Maison grise, une maison d’hébergement pour femmes en difficulté, à Montréal. Les femmes admises y restent jusqu’à deux ans, dans un logement autonome. Les problèmes qu’elles vivent sont extrêmement divers, souvent complexes. Près de la moitié sont immigrantes. Certaines ont des enfants, des problèmes de santé mentale, de toxicomanie, ou alors elles fuient la violence. Ça varie. Mais dans tous les cas, le chemin les ayant menées à la Maison fut long et douloureux. Les intervenantes — il y en a sur place en tout temps — prennent le temps de panser les blessures laissées par la violence, les abus, la pauvreté. Chaque jour, elles accompagnent ces femmes qui entreprennent la tâche immense de se reconstruire. Pour ça, ni l’augmentation du nombre de places sur la liste d’un médecin de famille ni la construction de maisons de retraite coquettes, qu’on brandit pourtant sur toutes les tribunes, ne sont très utiles.

Non, ici, pour déplacer des montagnes, on s’arme de patience, de courage… « et on fait preuve d’inventivité ! » lance Danielle Rouleau, la directrice de la Maison.

Le principal défi rencontré par l’organisme dans l’accomplissement de sa mission ? « Le financement », dit Danielle. Le fait qu’il soit de plus en plus difficile d’obtenir un montant stable et suffisant pour soutenir le fonctionnement des organismes. Qu’on les force désormais à faire financer leurs projets à la pièce, ce qui gruge temps et énergie.

Il y a des années que le communautaire réclame qu’on le finance mieux. 355 millions de plus par année et l’indexation des budgets : voilà ce que demande la Table des regroupements provinciaux des organismes communautaires et bénévoles, à l’occasion de la campagne électorale. Ce n’est pas la mer à boire, quand on voit les montagnes que ces groupes déplacent.

Line est dans la cinquantaine. Elle quittera sous peu la Maison grise, deux ans après y être entrée. À son arrivée, elle venait de tourner le dos à trente années de violences conjugale et familiale. « J’en ai pleuré une shot, me dit-elle. Pis j’ai eu peur. Mais sans un endroit comme ici, jamais j’aurais pu voir que ça vaut la peine d’être encore là. » Aujourd’hui, elle vient de terminer un DEP. Elle a trouvé un emploi, avec un salaire digne. Et elle rêve d’un HLM à elle, avec un peu de verdure autour, si possible.

Entre la recherche de logement, le travail, les activités et la thérapie, Line suit assidûment la campagne électorale. Je lui demande si elle sait pour qui elle va voter. Sa priorité est claire : les transports collectifs et l’environnement. « Moi, je sais ce que c’est de se priver de manger pour payer sa passe d’autobus, lance-t-elle. Pis je veux laisser une planète qui a de l’allure à mes petits-enfants. »

Elle sait également, présume-t-on, qu’on ne nourrit pas une famille avec 75 $ par semaine. Si Philippe Couillard mettait un peu moins d’énergie à courtiser les puissants, et un peu plus à écouter ceux à qui on ne s’adresse jamais lorsqu’on fait des promesses électorales, il le saurait, lui aussi.

18 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 21 septembre 2018 05 h 05

    Cela est rire du monde... MAINTENANT, la pauvreté est une entreprise comme une autre.

    Au Québec, combien y a-t-il d'organismes visant de subventions pour venir en aide aux "pauvres"? Quels sont les parts des subventions qui vont en salaires dans ces organismes? Quels sont les parts des subventions qui vont en "coûts des loyers", d'avantages aux directions, et autres?

    Voici une quinzaine d'années, le "nouveau" premier ministre du Québec d'alors, un dénommé Jean Charest, mentionnait lors d'un entretien à R-C qu'il y avait plus de 3,000 de ces organismes uniquement pour la Région Métropolitaine de MTL, et environ 5,000 pour l'ensemble du territoire québécois.

    Ces nombres d'organismes ne sont pas vraisemblablement en diminution, tout comme les salaires qui sont attribués aux directions dans certaines organisations (sans omettre la bureaucratie gouvernementale).

    Or, voici ce que veulent ces organismes : "Il y a des années que le communautaire réclame qu’on le finance mieux. 355 millions de plus par année et l’indexation des budgets"...RIEN QUE CELA, AU BAS MOT, 1/3 DE MILLIARD DE $$$ DE PLUS...

    La pauvreté fait très bien vivre ceux qui s'en occupe... pas le petit bénévole en bas, mais la kr... de gang en haut, sans parler des établissements d'enseignement avec leurs programmes s'y rapportant...Pendant ce temps l'on chicotte sur un 75$ d’épicerie hebdomadaire des « pauvres ». Certains trouvent cela possible, d’autres cela impossible, ou… ou…

    Un peu plus et tant qu’a être ridicule, l’on aurait parlé du bienfait de manger plus de carottes, car cela est, semble-t-il, bien pour la vue, et de ce fait baiserait la nécessité d’avoir des lunettes…

    Mais personne n’ose parler des dysfonctionnements du système… Les salaires et avantages de ceux qui s’occupent du business de la pauvreté, comme par exemple de l’expansion de la Old B. dans le domaine location à prix modiques et les salaires de ceux qui voient aux grains, des salaires et avantages de l’administration et employés des HLM de MTL, etc.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 21 septembre 2018 10 h 09

      Le « marché » de la pauvreté comme le « marché » de la philantropie avec ses Fondations promus par des artistes grassement salariés de Radio-Canada et déductibles d'impôt pour ses fondateur.Es, toujours sur le bras de l'$ de population évidemment.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 21 septembre 2018 10 h 22

      ... j'ajouterais une lecture sur la pauvreté : L'invention de la pauvreté (Tancrède Voituriez).
      Après cette lecture, on ne peut plus ne pas voir le « marché » de la pauvreté.

    • Richard Legault - Abonné 21 septembre 2018 11 h 27

      Vous devriez peut-être commencer par être bénévole dans ces organismes communautaires avant de dire de telles énormités à propos des dirigeants qui s'en mettent plein les poches... Ces gens, en très grande majorité, sont des gens de coeur (ce qui ne semble pas votre qualité première) qui ne comptent pas les heures pour tenter d'aider les plus démunis à s'en sortir. Ma conjointe (et certains de nos amis) a travaillé longtemps dans des organismes d'aide aux femmes et aux familles, et le travail qu'elle et ses consoeurs et confrères font ne méritent pas le fiel que vous déversez sur ces organismes, mais plutôt des félicitations (et le mot est faible).

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 septembre 2018 11 h 29

      Honte à nos politiciens et à ceux et celles qui se moquent des pauvres. S’il n'y avait pas des pauvres, on n’aurait pas besoin des organismes qui essayent de les aider! La pauvreté dans un pays aussi riche que le Canada est un scandale et une lâcheté de la part de nos élus. Un pays civilisé se préoccupe d'abord de ses citoyens le plus vulnérables et les plus démunis: les malades, les handicapés, les aînés et les enfants.
      Comme le dit, si bien, monsieur Richard Legault, dans son commentaire ici, en citant Bernie Sanders: "Il est temps de 'sortir' les milliardaires de l'Aide sociale!" Monsieur Serge Pelletier devrait se scandaliser par les milliards en subventions que l'on verse aux entreprises privées: des échappatoires fiscales et de congés fiscaux qui profitent aux plus riches de la société, l'exploitation de l'eau et de nos ressources par les multinationales sans qu'elles ne paient de redevances adéquates, les grandes entreprises et les riches qui cachent leurs profits dans les paradis fiscaux pour ne pas payer leur juste part d'impôts, c'est ça le scandale, pas les miettes que l'on verse aux organismes qui aident les pauvres!

  • Richard Legault - Abonné 21 septembre 2018 07 h 27

    Tour d'ivoire...

    Cette grossièreté explique en quelque sorte que ces gens puissent continuer à considérer que l'aide sociale est suffisante, qu'un salaire minimum à $15 de l'heure ne puisse être envisageable, encore moins un revenu minimum garanti... Enfermé dans leur tour d'ivoire, rationnelle et froide, il leur est impossible d'essayer de s'imaginer ce que c'est que d'essayer de rejoindre les 2 bouts, de garder une certaine dignité.
    C'est plus facile de tabler sur les stéréotypes de la paresse, de gens abusant du système, que l'on continue de propager à propos des pauvres gens...
    Et pourtant, il semble que plusieurs de ces personnes continuent à croire les mensonges de ces partis qui prônent l'austérité d'un côté, et qui distribuent congés de taxes et subventions aux multinationales de l'autre.
    Pour terminer, comme le disait Bernie Sanders dans un article paru sur le site Common Dreams, "Il est temps de 'sortir' les milliardaires de l'Aide sociale" (Thursday, September 06, 2018, It’s Time to Get Billionaires Off of Welfare). Ce sont eux les plus grands profiteurs du système!

    • Cyril Dionne - Abonné 21 septembre 2018 10 h 55

      Le salaire minimum à 15$ sous-entend aussi que les autres qui travaillent dans la même boîte devront être augmentés. Alors, il y aura une escalade de salaire jusqu’à l’entreprise décide de fermer ses portes parce qu’elle ne sera plus compétitive. La plupart des emplois se situent dans cette catégorie. La majorité des manufactures au Québec ont fermé leurs portes parce qu’elles n’étaient plus compétitives. Avec l’avènement des automatismes, de la robotique et de l’intelligence artificielle, les bons emplois seront aussi rares qu’un bon joueur de centre pour le CH.

      Il y a un paradoxe avec nos mondialistes de la gauche. D’un côté, ils prêchent que le libre-échange n’a fait qu’appauvrir les citoyens ordinaires. Ce qui est vrai. Mais de l’autre, ils ne voient aucun inconvénient à une immigration toujours grandissante. Les deux sont inter-reliés. En fait, ils sont les faces d’une même pièce. Tout comme pour les kamarades de Québec solidaire; ils ne savent pas où ils vont, ignorent où ils sont, mais ils voudraient faire tout cela aux frais des contribuables.

      Ceci étant dit, dire des imbécilités qu’il est possible de nourrir une famille avec 75$ par semaine, eh bien, il faut vraiment être déconnecté de la réalité des gens ordinaires. Idem pour la gauche qui promet tout gratuit pour tout le monde. Le gouvernement ne créé pas de richesse.

      Le socialisme, quel rêve chimérique parce que la nature a horreur de l’égalité en prodiguant partout des inégalités. Grâce à l’esprit de nos altermondialistes, les citoyens du monde et de nulle part, il y aura bientôt deux classes de gens au Québec; ceux qui vivent de l’impôt et ceux qui en meurent. Comme le disait si bien Winston Churchill : « Le vice inhérent au capitalisme consiste en une répartition inégale des richesses. La vertu inhérente au socialisme consiste en une égale répartition de la misère ».

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 21 septembre 2018 07 h 40

    Des formes de la compassion

    Il est bien commode de se tricoter des hommes de paille. Cela conforte la chroniqeuse dans son sentiment de soi d'une part, dans son aversion pour le PLQ d'autre part. Grand bien lui fasse. Mais les gens dont elles parlent n'en ont rien à cirer, de ce genre de caricature. Ils savent très bien que les politiques publiques ne reposent pas sur la prémisse qu'on peut manger à quatre pour 75$.

    • Serge Lamarche - Abonné 21 septembre 2018 15 h 51

      Je crois qu'il s'agissait de un adulte et deux ados, donc trois personnes. Certainement très faisable avec l'aide de la banque alimentaire...

  • Gaston Bourdages - Abonné 21 septembre 2018 08 h 31

    « Heureux et pauvre$, pauvre$ et heureux mais...

    ...pas nécessairement heureux d'être pauvre$ » des mots que j'utlisais dans un commentaire échangé avec monsieur Michel Lacombe un jour d'une de ses émissions Radio-Canadiennes. « Soixante-quinze piasses» dans l'affirmation de monsieur Couillard, c'est embêtant comme propos pour certaines gens du monde politique. C'est effectivement loin des gens de Chambres de commerce.
    Il existe « ben » des sortes de pauvretés, certains riches n'y échappent pas.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Paul Gagnon - Inscrit 21 septembre 2018 10 h 03

    V'lan dans le mille

    @Serge Pelletier
    " L’idéologie de la « compassion », dit il sert les intérêts de classe « des fonctionnaires , en surplus à l’époque postindustrielle, qui, à la manière des industrialistes se tournant naguère vers la publicité, provoque une demande pour leurs propres produits. » " - Christopher Lasch dans La Culture du Narcissisme.
    Changez le mot fonctionnaire par coordonnateur d'organisme communautaire, et v'lan dans le mille.

    Le site Le Kiosque Médias publie occasionnellement des données, tirées du site de l'Agence du Revenu du Canada (donc publiques), sur les revenus de ces dirigeants. Ils n'ont pas de problème de budget à 75$/semaine pour nourrir 3 personnes!

    Mais c'est là un sujet tabou, comme la gestion des réserves indiennes/amérindiennes/autochtones (j'ai rien oublié j'espère) par des chefs qui serviraient surtiout leur propre clan.