«L’homme» et son créateur

J’ai toujours considéré le sculpteur américain Alexander Calder comme un citoyen d’honneur de Montréal. Il faut dire que son stabile Three Discs (rebaptisé L’homme (Man) avant même son inauguration, en référence à Terre des hommes) veilla sur l’Expo 67 comme une fée sur le berceau de nos modernités.

Ce témoin de la Révolution tranquille, un des doyens chez nous de l’art public monumental contemporain, semble n’avoir jamais cessé de croire à un Québec debout, même quand notre société doute d’elle-même. J’ai couru plusieurs fois contempler la sculpture au parc Jean-Drapeau afin de m’offrir un bain d’énergie à son contact. Des groupes venaient pique-niquer et danser sous ses arches. Il a vu neiger et pleuvoir sur les rêves et déconvenues au Québec sans perdre de sa superbe, cet Homme-là. Longtemps mal aimé pourtant… Ce chef-d’œuvre aura été laissé 20 ans à l’abandon. La famille Calder avait dû se plaindre en 1989 pour qu’il soit relocalisé un kilomètre plus loin sur l’île, après naufrage du site quand s’éteignirent les lumières de l’Expo, « toutes aux couleurs de l’été », pour citer Stéphane Venne.

En 2013, il fut question d’un nouveau déplacement, cette fois à Montréal, face à la montagne, histoire de la mettre en valeur ; mais non, réflexion faite…

Et que serait l’île Sainte-Hélène, conclurent ceux qui président aux destinées des œuvres d’art public sous nos cieux, sans cette sculpture de quarante tonnes en acier inoxydable, affrontant sur ses six membres les quatre vents du fleuve, devant une métropole apparemment agenouillée à ses pieds ? Tout est question de perspective. N’empêche que, pour les nombreux habitants de notre rive, L’homme demeurait, de loin, discret, visible de l’est du Vieux-Port, sans vrai coup d’oeil panoramique. D’où sa relative obscurité dans les esprits québécois.

L’autre jour, à la conférence de presse de la grande rétrospective Alexander Calder (1898-1976) au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) qui débute vendredi, sa directrice Nathalie Bondil avouait avoir constaté, après enquête sur le terrain, à quel point les Montréalais connaissaient mal cet immense artiste de renommée internationale.

— Vous savez, celui qui a fait L’homme.

— Ah ! Euh ! Oui…

Plus grande sculpture de l’artiste après celle de Mexico, « plus importante oeuvre d’art public au Canada », renchérissait Nathalie Bondil. Peut-être la merveilleuse exposition au MBAM saura-t-elle redorer chez nous le blason de l’artiste, en donnant l’envie de visiter bientôt L’homme sur son île, après en avoir admiré la maquette au musée.

Avec ses 22 000 œuvres au compteur, Calder, qui fut d’une inventivité insatiable, a laissé surtout sa marque pour ses énormes stabiles, comme à l’opposé de ses mobiles aux délicatesses quasi féminines. On admire plusieurs de ces structures aériennes, certaines mises en mouvement, grands nénuphars ou feuillages aux ombres projetées sur les parois comme dans un univers de conte. « Oiseleur de fer, horloger du vent, sculpteur du temps », ainsi le qualifiait notamment Jacques Prévert.

On fait grand cas des artistes maudits, au mal de vivre à l’origine de chefs-d’œuvre torturés. Calder appartenait de toute évidence, comme Miro, un de ses modèles, à la famille des créateurs heureux, semant une grâce volatile et un espoir dans leur sillage.

En témoigne le poétique cirque miniature qui fit sa gloire dès 1926 à Paris, New York et ailleurs, avec ses personnages et animaux jouets de bric et de broc, qu’il animait comme un marionnettiste, à l’admiration notamment de Cocteau. Un documentaire le ressuscite faisant virevolter ses acrobates, lever des poids à son haltérophile et autres prouesses de lions et de chiens. Parmi les figurines exposées dans l’exposition : ce teckel en fil de fer dont il aura offert une réplique agrandie au célèbre trio de clowns Fratellini, qui en était fou.

Enfant d’artistes, ingénieur de formation, son double héritage lui aura permis d’être un inventeur doublé d’un « patenteux » de l’art. Alexander Calder livrait des performances pop avant la lettre, créant souvent devant public en tortillant ses fils et en « gossant » son bois, tout en renouvelant l’art urbain comme pas un. Lui qui vécut en France la moitié de sa vie fréquentait Marcel Duchamp (qui inventa le terme « mobile » pour ses créations motorisées), Jean Arp (qui baptisa ironiquement « stabile » ses sculptures fixes) et Piet Mondrian, à qui il doit son amour de l’abstraction.

Les enfants, dont il n’a jamais délaissé le royaume, devraient adorer cette exposition et les Montréalais de tous âges, redécouvrir celui dont L’homme n’a jamais cessé de veiller sur nos destinées avec une ferveur qu’on lui envie en nos temps troublés.

 
 

Une version précédente de ce texte indiquant que la sculpture serait relocalisée a été modifiée.

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1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 20 septembre 2018 03 h 38

    JMS...

    Bravo et merci de votre article, Madame Tremblay.
    Oui, Je Me Souviens avec émotion.