Le déficit de compassion

C’est un Jean-François Lisée posé, mais égal à lui-même, qui a accusé Philippe Couillard d’avoir un « déficit de compassion » lors du débat des chefs de jeudi soir. Citant les conclusions de la protectrice du citoyen sur l’impact néfaste des compressions budgétaires sur les patients des CHSLD, le chef péquiste a mis le doigt sur la principale faiblesse du premier ministre.

Je suis de ceux, manifestement minoritaires, qui croient que le gouvernement Couillard mérite l’approbation des Québécois pour avoir remis les finances publiques sur les rails. On sous-estime le danger que courait le Québec en accumulant une dette qui dépassait les 50 % de son produit intérieur brut. Pour une province qui ne contrôle pas sa propre monnaie et qui a une population vieillissante, le risque de frapper un mur fiscal allait en augmentant. Sans parler de l’héritage laissé aux prochaines générations, une telle dette minait la confiance des investisseurs dans l’économie québécoise et limitait sévèrement la marge de manoeuvre de l’État.

On pourrait débattre des choix qu’ont faits M. Couillard et son président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, pour atteindre le déficit zéro. Mais pour avoir permis au ministre de la Santé, Gaétan Barrette, d’exécuter ses réformes avec si peu de sensibilité envers les plus vulnérables du système, le premier ministre fait aujourd’hui l’objet d’accusations qui lui collent à la peau. S’il y a un moment durant le débat où un peu plus de passion de la part du chef libéral aurait servi à l’humaniser, c’est durant son échange avec M. Lisée sur les CHSLD.

Après avoir manqué cette occasion de faire preuve de plus d’empathie envers tous ceux qui ont subi les conséquences de la réforme Barrette, le premier ministre ne pouvait que renforcer cette image lorsqu’il s’est mis à défendre l’entente salariale que son gouvernement a conclue avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Que les spécialistes québécois gagneront, selon cette entente, encore davantage que leurs pairs ontariens peut effectivement sembler obscène dans un contexte où le système de santé québécois se remet à peine des compressions que lui a infligées le gouvernement Couillard et où les salaires des autres professionnels de la santé sont toujours à la traîne. Voilà en quoi M. Barrette est devenu un boulet politique pour le gouvernement Couillard.

Mais, n’en déplaise à M. Lisée, ce n’est pas le premier ministre ontarien actuel, Doug Ford, élu seulement en juin dernier, qui est responsable des salaires des médecins ontariens qui étaient au centre des échanges musclés lors du débat de jeudi soir. Si l’élimination de l’écart salarial entre les médecins québécois et ceux de l’Ontario, élimination qu’avaient promise des gouvernements québécois successifs, a coûté si cher, c’est parce que l’ancien gouvernement libéral de l’Ontario avait accordé des hausses de salaire généreuses pendant plusieurs années, jusqu’à ce qu’il ferme le robinet en 2015. La guerre qu’a ensuite menée la principale association des médecins de l’Ontario contre le gouvernement de Kathleen Wynne a contribué à la défaite de cette dernière.

Or, les chefs des autres partis politiques québécois ont beau s’engager à déchirer l’accord salarial entre les médecins spécialistes et le gouvernement Couillard, ils n’ont pas expliqué comment ils feraient face à la colère des médecins que cela provoquerait. On peut déplorer le pouvoir disproportionné des médecins dans toute négociation salariale avec le gouvernement. Mais il n’en demeure pas moins qu’ils sont les professionnels de la santé les plus mobiles et que leurs compétences sont les plus hautement recherchées, ce qui leur donne un rapport de force que n’ont pas les autres professionnels de la santé.

Si les plus jeunes médecins semblent plus ouverts à un changement du mode de rémunération, ce n’est pas le cas de l’ensemble de la profession médicale. Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, propose de ne plus payer les médecins à l’acte, mais plutôt en fonction du nombre de patients sous leur responsabilité. Aussi intéressante que puisse paraître cette proposition, M. Legault n’a pas encore expliqué comment il compte effectuer un tel changement sans la collaboration des médecins. À moins qu’il ne veuille se lancer dans une guerre sans merci avec les associations médicales, M. Legault se verra vite obligé de limiter ses ambitions. Déjà, il aura fort à faire pour renégocier l’entente avec les médecins spécialistes sans que cela provoque des conséquences néfastes dans le réseau de la santé, alors que les médecins abandonnent certains services qu’ils s’étaient engagés à offrir, comme l’avait prédit M. Couillard.

Quant à ce dernier, il ne lui reste que deux semaines pour montrer en quoi M. Lisée avait tort jeudi soir.

19 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 15 septembre 2018 01 h 06

    La cupidité des médecins est proverbiale!

    Monsieur Liséé n'avait pas tort jeudi. Monsieur Couillard est effectivement sans compassion. Quand on impose l'austérité sur les gens les plus vulnérables de la société, les enfants, les malades, les handicapés et les aînées, ce n'est pas seulement un manque de compassion, mais c'est plutôt de la lâcheté.
    De plus, les associations médicales n'ont jamais accepté le système de soins de santé publique. Ils ont résisté la socialisation de la médecine depuis le commencement avec une grève des médecins de la Saskatchewan en 1962, suite à la rentrée en vigueur de la nouvelle loi «la Saskatchewan Medical Care Public Insurance». Il nous faut un gouvernement avec le courage d’apaiser la cupidité de cette profession arrogante.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 15 septembre 2018 06 h 54

      Si on ne peut pas changer l’entente....peut-on changer le système? Certains pays européen qui possendent un système public ne sont pas en charge du système. Le gouvernement fixe les tarifs et s’occupe de l'assurance que les gens payent avec leurs impôts. Ça rendrait nul l’entente avec les médecins.

      D’un autre côté, une Loi spéciale, ça peut servir. Après tout, c’est ici que les médecins sont les mieux payés si on considère le coût de la vie.

    • Claude Gélinas - Abonné 15 septembre 2018 11 h 02

      D'autres, pour le dire autrement, comme Madame Denise Bombardier évoque le manque de sensibilité émotionnelle du PM. Un déficit !

    • Marguerite Paradis - Abonnée 15 septembre 2018 12 h 10

      Je signe madame Alexan.
      J'ajouerais que « la santé » s'en porterait beaucoup mieux avec un vision globale dont les médecins n'ont vraiment pas le monopole, car ce sont avant tout de bons technicien.ne.s.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 septembre 2018 02 h 46

    Le déficit de connaissance de l’histoire économique du Québec

    M. Yakabuski écrit : « le gouvernement Couillard mérite l’approbation des Québécois pour avoir remis les finances publiques sur les rails. »

    Je crois qu’il aurait plus juste de dire que M. Couillard a le mérite d’avoir rétabli l’équilibre des finances dont son prédécesseur avait hérité en 2003 du Parti Québécois.

    C’est le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard qui, pour la première fois en 40 ans, avait rétabli l’équilibre des finances publiques du gouvernement québécois.

    À l’époque, le Québec jouissait d’un taux de croissance supérieure à la moyenne canadienne et d’un surplus de la balance commerciale :
    https://jpmartel.com/blogue_2013/balance_commerciale_30_ans.jpg

    De plus, le Québec était au 4e rang canadien quant au revenu disponible par personne. Il est tombé au dernier rang sous les régimes libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard.

    L’équilibre budgétaire fut maintenu eu cours de la première moitié du régime Charest.

    Mais il fut rompu à l’occasion de la Grande récession de 2007-2008. Et les gouvernements Charest-Couillard prirent une décennie à rétablir un équilibre qu’ils avaient rompu.

    Quant au long plaidoyer au sujet des dangers de remettre en question une entente qui ruine les finances publiques, j’aurais aimé de M. Yakabuski plus de cohérence dans les propos.

    Veut-il oui ou non que l’argent des contribuables soit géré sainement ?

  • Christian Labrie - Abonné 15 septembre 2018 06 h 39

    Mauvais pronostic

    Les médecins ne feront pas de grandes luttes pour préserver des revenus supérieur à l’Ontario, si tel est le cas. L’arrimage sur la moyenne canadienne tenant compte de la richesse de la province et du coût de la vie, on suppose que ça devrait être moins. Les médecins ne veulent pas être payés en trop.
    Et le paiement à l’acte ne serait pas non plus une raison majeure de bataille. Un forfait de prise en charge ferait bien l’affaire de plusieurs médecins. Il risque d’y avoir des batailles cependant pour toute tentative de réduire l’autonomie des médecins.
    La FMSQ a déjà sondé ses membres récemment, et la priorité qui est ressorti de ce sondage, est l’amélioration des conditions de pratique.

  • Yvon Bureau - Abonné 15 septembre 2018 08 h 21

    Le plus grand déficit de compassion du PM Couillard :

    Avoir tout tout tout fait pour ne pas inviter optimalement le PM Trudeau à demander à la Cour suprême du Canada son avis sur la Loi C-14 portant sur l'Aide médicale à mourir.

    Déficit de compassion pour les personnes rendues à la fin de leur vie, même si pas en fin prochaine de fin de vie.
    Certaines se suicident. D'autres font des grèves de faim, cessent de boire, de prendre des médicaments contre la douleur. D'autres vont en Suisse pour un suicide assisté, loin de leur pays, de leurs villes, de leurs proches et de leurs soignants. D'autres invitent de leurs proches au meurtre pas compassion. Honte aux PM Trudeau et Couillard ! Ils n'honorent pas la compassion.

    Déficit de compassion en gardant les médecins et autres professionnels concernés par l'aide médicale à mourir dans un flou juridique et clinique.

    Déficit+++ de compassion chez les PM Trudeau et Couillard.

    Dès maintenant, le PM Couillard, au nom du Gouvernement du Québec, se doit de faire cette demande au PM Trudeau. Now|!

    Le PM Couillard, dans ce dossier des soins de fin de vie, doit honorer davantage la compassion. Environ 175 personnes québécoises meurent chaque jour!!!

    Donner de la SÉRÉNITÉ et de la sécurité aux Québécois, c'est ça Faciliter la vie des Québécois!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 septembre 2018 08 h 38

    L'auteur écrit :

    « Mais, n’en déplaise à M. Lisée, ce n’est pas le premier ministre ontarien actuel, Doug Ford, élu seulement en juin dernier, qui est responsable des salaires des médecins ontariens qui étaient au centre des échanges musclés lors du débat de jeudi soir. »

    Il ne faut pas prendre les propos du chef du Parti québécois au pied de la lettre. En parlant de Doug Ford, J.-F. Lisée visait bien entendu le gouvernement ontarien, peu importe qui se trouve à sa tête.

    Mais il était habile pour M. Lisée de nommer Doug Ford, parce que c'est un politicien populiste de droite, quasi émule de Donald Trump, que les Québécois détesterait avoir à la tête du Québec.