Sous la carte, le territoire

Au début de la campagne, Philippe Couillard se targuait d’avoir conclu une entente avec des communautés innues de la Côte-Nord pour la mise en oeuvre du projet éolien d’Apuiat, et ce, malgré les doutes articulés par Hydro-Québec au sujet de sa rentabilité. Les détails de l’entente demeurent obscurs, et le dossier a été mis sur la glace le temps des élections, mais qu’à cela ne tienne, M. Couillard répète à quiconque l’interroge qu’Apuiat vise d’abord et avant tout à promouvoir l’autodétermination des communautés innues.

« C’est l’élément capital, déclarait-il le 19 août à l’émission Le beau dimanche. Les Premières Nations n’accepteront plus qu’on aille prélever sur leurs territoires traditionnels des ressources naturelles ou de l’énergie sans qu’elles en reçoivent une part qui est juste. » Ainsi, favoriser l’autodétermination des Premiers peuples se résumerait donc à la place qu’on leur fait dans l’orgie extractive qui ronge petit à petit le territoire. Quant à sa protection, la vision qui prévaut semble elle aussi bien étroite, alors que le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles vient d’ouvrir la porte aux forages gaziers et pétroliers dans les cours d’eau.

La Coalition avenir Québec, soulignons-le, ne fait pas mieux. Elle s’est dite ouverte à de nouveaux projets d’exploration pétrolière sur Anticosti, affirmant par ailleurs que la protection des aires marines et des terres devait être faite de façon « responsable », c’est-à-dire sans compromettre le dynamisme économique. Il faut du culot pour invoquer la responsabilité lorsqu’on envisage de sacrifier des écosystèmes. Mais François Legault insiste : dans la locution « développement durable », a-t-il plaidé, il y a le mot « développement », et il faut d’abord créer de la richesse pour réduire les GES. Suivant cette logique, faut-il rendre les gens malades pour faire vivre les médecins ?

En début de semaine, alors que les partis justifiaient la médiocrité de leurs engagements environnementaux, les Cris de Waswanipi, eux, manifestaient contre l’inaction du gouvernement, qui tarde à protéger les dernières zones vierges de la forêt boréale.

« Ce territoire est un refuge pour les caribous forestiers, beaucoup de flore endémique s’y trouve aussi, m’explique la militante crie Maïtée Labrecque-Saganash. L’exploitation forestière a réduit dramatiquement la population de caribous. Nous avons arrêté de le chasser. Si on en veut, on va chasser l’écotype toundrique plus au nord, mais même celui-là s’est raréfié à cause de l’exploitation minière. »

On veut donc assurer la préservation de 10 % du territoire de Waswanipi. Ce n’est pas la mer à boire, surtout vu l’importance de ces terres aux yeux des communautés qui l’habitent. Malgré tout, ça tarde. D’ailleurs, l’attachement au territoire n’a ici rien à voir avec le développement économique. Il est d’abord question de préserver un héritage. « J’ai passé tous mes étés dans la vallée de la Broadback, me dit Maïtée. Mon père est né là, ainsi qu’une partie de mes oncles et tantes. Les lignes de trappe de ma famille s’y trouvent, c’est tout ce qui nous reste de mon grand-père. »

Dans le même sens, Mélissa Mollen-Dupuis, militante innue d’Ekuanitshit, souligne avec aplomb : « La perte du territoire, c’est la perte de la culture, du mode de vie. » Ainsi, le rognage et le pillage du territoire participent au génocide culturel visant les Premiers Peuples.

Il y a là un enseignement crucial : les luttes autochtones pour la protection du territoire peuvent servir de modèle pour penser autrement notre rapport à la terre. Pour ne pas céder aux chimères du développement et résister au pillage de la nature. Mais on peine à entendre.

« Les gens ont une vision très folklorique de nous, dit Maïtée. Donc quand on dit qu’on fonce dans un mur côté environnement, on nous prend à la légère. On est “les Indiens amoureux de la nature”. L’imaginaire collectif nous enferme dans le passé, tellement qu’on ne nous inclut pas dans la solution pour le futur, ou si peu. »

Notre société semble en effet incapable d’envisager la protection du territoire comme une fin en soi. Incapable d’admettre que la terre n’est pas une chose qu’on possède, mais bien le creuset de la vie, le lieu premier de l’hospitalité, et qu’il est possible d’organiser la vie d’une collectivité autour de sa préservation. On assujettit plutôt l’autodétermination au discours de la rentabilité économique, et l’émancipation devient tributaire de la monétisation du vivant.

À trop parler le langage des retombées économiques, du développement et des parts de gâteau, on oublie que sous la carte, il y a le territoire, et que les communautés qui aujourd’hui le défendent cultivent le germe d’une réelle révolution écologique. Et si ce germe est fragile, ses racines sont pourtant aussi vieilles que le continent.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 14 septembre 2018 08 h 58

    Visions passéistes

    À entendre certains commentateurs et politiciens, y compris des leaders autochtones, sur le sujet des autochtones, je réentends les ''penseurs'' québécois rétrogrades d'une autre époque qui, sous prétexte de sauvegarder notre religion et notre identité, voulaient nous confiner à l'agriculture style XIXième siécle, pendant que les anglophones développaient la science et l'industrie. Une chance que cela a un peu changé! Mais ne fait-on pas la même chose en confinant les autochtones à vivre selon le mode de vie et la culture traditionnels? L'avenir, pour un autochtone comme pour un immigré, c'est ''d'arriver en ville'', d'étudier dans les meilleures écoles et devenir psychologue, ingénieur, soudeur ou comptable. Le reste, c'est du romantisme, du ''bon sauvage'' à la J.-J. Rousseau, et la meilleure manière de crever d'alcoolisme au fond des bois ou sur le trottoir à Montréal.

  • Jacques de Guise - Abonné 14 septembre 2018 13 h 01

    À M. B. Terreault,

    Il faut ajouter le chapitre contemporain à votre histoire, à savoir celui où le nouvel instruit canayen français, arrivé en ville, le finfino pensant s'être émancipé, ne jure que par le prisme de l'économisme et confie sa vie à la main invisible et à tous ces Lehman Brothers de ce monde, et évacue tout le reste, puisque ce n'est pas important, ce n'est que du vulgaire romantisme du bon sauvage.

    Là, comme Mme Lanctôt, je crois, je réentends ad nauseam ces nouveaux instruits qui eux savent et comprennent la vie en la réduisant à la vision du ti-caille comptable du coin.