Les fesses à l’air

On peinait à déceler un véritable débat de fond dans l’actuelle campagne mais voici que François Legault vient de nous jeter tout un os. Invoquant le danger que représente le taux d’immigration actuel, le chef de la CAQ ouvre la porte sur la question qui déchire le Québec depuis une décennie. Seulement, loin de proposer une politique d’immigration plus cohérente, M. Legault vient plutôt de tirer un couteau bien effilé de sa poche et de le lancer sur la place publique.

La manoeuvre est non seulement disgracieuse, elle jure avec l’évolution migratoire au Québec. Après tout, l’immigration existe ici depuis longtemps, mais cette manie d’en faire une arme de mobilisation massive, de l’utiliser pour attiser les peurs et, par conséquent, les votes, est très récente. Demandons-nous pourquoi.

L’immigration au Québec a débuté en trombe au tournant du siècle dernier, attirant jusqu’à 28 000 personnes (quand même), l’équivalent de 1,7 % de la population (si on compare avec une population de 1 648 898 en 1901, selon l’Institut de la statistique du Québec). La vague passe comme du beurre dans la poêle. D’abord, il s’agit à 98 % de ressortissants français et britanniques et, deuxièmement, on ne parvient pas à les retenir. Jusqu’au milieu des années 1930, c’est la très grande majorité des immigrants qui repartent pour des cieux plus cléments, aux États-Unis notamment.

Il faut attendre les années d’après-guerre et, même, la fin des années 1980 pour constater un important « solde migratoire ». En 1991, par exemple, le Québec accueillera 51 800 immigrants, et en retiendra les deux tiers, sans qu’aucun politicien n’y trouve à redire. Ce nombre équivaut à 0,7 % de la population totale (fixée à un peu plus de 7 millions par l’ISQ) et bien que la diversité ethnique soit dorénavant au rendez-vous, curieusement, ni nos valeurs ni notre langue ne paraissent alors « menacées ».

Élu en 2003, le nouveau chef libéral Jean Charest, inspiré sans doute par ce qui se passe ailleurs au Canada — le Québec se retrouve loin derrière d’autres provinces —, hausse officiellement le taux d’immigration de 35 %, jusqu’à 45 000 ressortissants. La mesure, encore une fois, n’est pas particulièrement controversée. On a accepté depuis longtemps le bas taux de fertilité des femmes francophones et on sait que le phénomène n’est pas près de disparaître. Les guili-guili qu’on leur a faits depuis 20 ans (bébé bonus de Robert Bourassa, implorations de Lucien Bouchard…) n’ont eu aucun effet durable sur la courbe démocratique.

La proportion immigrante compte maintenant pour 10 % de la population, mais l’harmonie règne toujours. Il nous faut des immigrants, non seulement pour la main-d’oeuvre, mais pour survivre. Tout le monde le comprend et la grande majorité l’accepte.

Et puis, un beau jour de l’automne 2006, le chef de l’ADQ, Mario Dumont, qui peine à installer son parti sur l’échiquier politique, appellera les Québécois à « mettre leurs culottes ». On ne se savait pas les fesses à l’air, mais soudainement, l’heure est grave. La raison ? Les accommodements raisonnables, qui font couler beaucoup d’encre. « Il faut arrêter de courber l’échine devant les communautés culturelles », admoneste Dumont. (Aussi bien dire, il faut interdire les signes religieux ostentatoires.) Le chef adéquiste vient de trouver l’inspiration qui non seulement le sauvera des eaux, mais lui accordera le titre d’opposition officielle aux prochaines élections.

Le diable est maintenant aux vaches. En permanence. Bien que les accommodements raisonnables n’aient jamais créé de véritables problèmes au sein des institutions québécoises, la perception que nous reculons vers un nouvel obscurantisme, sans parler de nous laisser manger la laine sur le dos, est bel et bien installée. Après Mario Dumont, ce sera au tour de Pauline Marois, dont le gouvernement ne tient qu’à un fil en 2013, de tenter de rehausser sa cote en faisant miroiter le péril étranger, voire musulman. Place à l’imparable « charte des valeurs québécoises ».

Si la poudre de perlimpinpin n’a pas le même effet pour le PQ en 2014 que pour l’ADQ en 2007, la tentation de se faire une belle jambe en semant la peur des autres n’a manifestement pas abandonné certains politiciens. Seulement, sachant qu’on marche ici sur des oeufs, la charte des valeurs ayant semé la zizanie comme jamais, on a tendance aujourd’hui à insister sur la protection de la langue française, d’abord, sur l’édification de « nos valeurs », ensuite.

Pendant ce temps, personne ne nous explique pourquoi les immigrants, qui constituent aujourd’hui seulement 12,6 % de la population et parlent français à 61,5 % (travailleurs qualifiés après quelques années ici), représenteraient soudainement une menace à la langue, à la culture ou à toute autre valeur fondamentale.
 


Une version précédente de cet article qui contenait des statistiques erronées a été corrigée.
44 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 12 septembre 2018 03 h 33

    Le danger...

    Le danger n'est pas l'immigration elle-même.
    Le danger est la détermination historique et constante du Canada britannique à toujours se servir de tout ce qui se présente, pour dominer en idées et en droits, tous les peuples qui l'ont précédé sur "son" territoire.
    Malheureusement, les choses coloniales sont rendues si bien installées dans l'esprit de nombre de Québécois depuis deux siècles, qu'ils n'y voient plus le réel du quotidien et le remplace par une illusion coloniale; celle de la nécessité d'être encadré par une autre nation et culture.
    Et c'est ainsi qu'un bâton qui dans notre main devrait servir à renforcer notre appui au sol, en arrive à faire plus peur que la main étrangère qui le tient...

    Vive le Québec libre !

  • Serge Lamarche - Abonné 12 septembre 2018 03 h 54

    Reproduction

    Les espèces et les races qui ne se reproduisent pas sont menacées d'extinctions. C'est simple. Il n'y a pas de surpopulation francophone et le marché du travail manque de personnel. Que demander de mieux?

  • Nadia Alexan - Abonnée 12 septembre 2018 04 h 17

    Jouer à l’autruche n’est pas une solution!

    Pour l'amour du ciel, madame Pelletier, mettre la tête dans le sable et prétendre qu'il n'y a pas de problème n'est pas propice au bien-vivre ensemble. Il fallait que vous y assister aux audiences de la Commission Bouchard/Taylor pour constater l’ampleur des difficultés avec l’intégrisme et les accommodements religieux. Ça ne vous gêne pas de retrouver dans la rue une femme complètement niquabée, de la tête aux pieds, marchant à côté d’un homme vêtu légèrement d'un short et d'un t-shirt?
    On a sécularisé nos écoles et l’on a renvoyé les frères et les sœurs et maintenant la religion veut s’imposer de nouveau par l’arrière porte. Le problème ne se trouve pas seulement au Québec, mais partout dans le monde. Les sociétés laïques modernes, avec leur égalité homme/femme, ne veulent pas retourner en arrière en ouvrant grande la porte à la misogynie et à l’obscurantisme. N’oubliez pas qu’il y’a des organisations intégristes qui luttent politiquement contre la modernisation et qui veulent imposer leurs traditions obscurantistes surtout sur les femmes. Tout ce que l’on veut c’est une séparation entre l’Église et l’état.
    Personne n’est contre l’immigration, mais l’on veut simplement que les nouveaux arrivants adhèrent aux valeurs universelles des Lumières. On rejette le tribalisme, le communautarisme et la ghettoïsation et cela c’est du bon sens pas du racisme.

    • André Joyal - Abonné 12 septembre 2018 10 h 17

      Mme Alexan, sans être comme vous un amoureux du ciel, je suis parfaitement d'accord avec votre point de vue.

      De toute évidence, Mme Pelletier, en mal d'inspiration, a décidé, de sortir ses vielles rengaines de grande fédéraliste au sein de QS.
      Vaut-il la peine de l'inviter à lire l'intéressant texte de Mme Nadia El-Barouk dans «La Presse» d'aujourd'hui? Je sais...c'est peine perdue. Elle nous reviendra «ad nauseam» avec ses vieilles rengaines. Misère!

    • Claude Gélinas - Abonné 12 septembre 2018 10 h 27

      Je souscris à cette opinion et rappelant que si a choqué les Québécois et explique en partie leur résistance à une immigration non contôlée repose notamment sur l'entrée illégale des immigrants encadrés par les agents de l'immigration et les membres de la GRC. Un spectacle désolant alors que les postes frontières sont là justement pour assurer l'entrée au Canada sans oublier le laxisme de la Commission de l'Immigration à décider du sort des réfugiés qui pendant leur séjour sont à la charge des contribuables québécois.

      Également, les coupures par le Gouvernement Couillard dans les services de francisation des immigrants qui en plus de retarder leur intégration au marché du travail, les amènent pour un nombre significatif à quitter le Québec ou à rechrecher un travail en anglais.

      Malheureusement pour Madame Pelletier il faudrait taire cette réalité et se mettre la tête dans le sable.

  • Robert Chassé - Inscrit 12 septembre 2018 05 h 55

    Électoralisme

    Et que dire des politiciens très ouverts à l’imigration dans un but très évident d’électoralisme.

    Nous avons deux parfaits exemple en Trudeau et Couillard.

  • Gilles Bousquet - Abonné 12 septembre 2018 06 h 02

    Les fesses à l'air, pour certains...

    Ça fesse en masse mais, rien de plus...naturel, en politique...itou