Disparaître

Comme dans un ultime clin d’oeil à Lise Payette, le jour où on apprenait son décès, François Legault a fait écho au documentaire-choc qu’elle avait présenté il y a près de 30 ans, en collaboration avec le réalisateur Jean-François Mercier, sous le titre Disparaître. Le sort inévitable de la nation française d’Amérique ?.

On se prend à penser qu’une publicité de la CAQ pourrait reprendre mot pour mot ce que disait Mme Payette : « Nous ne faisons plus d’enfants, en tout cas pas assez pour renouveler la population. Le Québec vieillit. Il y a même des gens pour dire que nous allons disparaître. Est-il déjà trop tard pour éviter le déclin ? Pouvons-nous recommencer à faire des enfants ? Pour éviter le déclin, est-ce une bonne solution d’accepter plus d’immigrants ? »

C’est cette peur de disparaître qu’entretient M. Legault quand il dit craindre que « nos petits-enfants ne parlent plus le français » si le Québec n’abaisse pas le nombre d’immigrants qu’il accueille chaque année à un niveau qui correspond à sa capacité de les intégrer.

Il fallait bien s’attendre à ce que la question identitaire refasse surface à un moment ou un autre, même si le chef de la CAQ n’avait peut-être pas prévu de la soulever aussi tôt dans la campagne. Au cours des derniers jours, il a toutefois peiné à se défendre de vouloir priver l’économie québécoise d’une indispensable main-d’oeuvre. Ses improvisations quotidiennes sur la réunification des familles étaient tout aussi pénibles à entendre.

     

En ramenant le débat sur le terrain de l’identité, où M. Couillard est nettement plus vulnérable, M. Legault sait qu’il rejoint les préoccupations de son électorat, même si sa candidate dans Pointe-aux-Trembles, Chantal Rouleau, a visiblement trouvé qu’il y allait un peu fort. La séance de patinage à laquelle elle a dû se livrer vendredi matin, sous le regard de son chef, était assez divertissante.

Un enjeu aussi polarisant permet aussi de marginaliser le PQ. Si discutables qu’elles puissent être, les positions de la CAQ et du PLQ ont le mérite d’être claires, alors que proposer de confier à la vérificatrice générale le soin de fixer les seuils d’immigration donne l’impression que le PQ cherche à ménager la chèvre et le chou.

Ce n’est pas un hasard si M. Legault a profité de l’occasion pour inviter ses « amis péquistes » à se joindre à la CAQ, qui devient à ses yeux le seul rempart contre l’anglicisation qui résultera inévitablement du laisser-faire libéral. Là encore, cet appel au vote stratégique survient un peu tôt dans la campagne. Il serait prématuré d’y voir un signe de panique, comme l’a fait Jean-François Lisée, mais la bonne campagne menée par le chef péquiste, malgré les récents accidents de parcours, commence à en inquiéter certains. Une remontée du PQ ne pourrait que profiter aux libéraux.

     

La situation du français, particulièrement à Montréal, est assurément préoccupante et les mesures de francisation des immigrants demeurent insuffisantes. Il est sans doute choquant de voir M. Couillard s’accrocher à ses lunettes roses, mais il est injuste, pour ne pas dire lâche, de faire porter aux nouveaux arrivants la responsabilité d’une situation que la majorité francophone ne veut pas prendre les moyens de corriger.

Il est certain que le bilinguisme dont le gouvernement canadien se fait l’ardent promoteur assure une omniprésence de l’anglais qui envoie aux immigrants un message pour le moins ambigu. Même Manon Massé ne semblait plus se souvenir que le français est la seule langue officielle du Québec.

M. Legault se dit maintenant d’avis qu’il est possible de protéger le français en demeurant au sein de la fédération canadienne, mais comment forcer les immigrants à s’intégrer à la majorité francophone quand il est aussi facile de travailler, de magasiner et de se distraire uniquement en anglais ? Quarante ans après l’adoption de la Charte de la langue française, ils n’ont toujours aucun problème à obtenir de l’État, aussi bien canadien que québécois, des services dans la langue de leur choix.

S’il est vrai que les dispositions de la loi 101 visant à faire du français la langue de travail ont relativement bien fonctionné dans les entreprises de 50 employés et plus, aucun parti n’entend imposer la francisation aux entreprises de 25 employés et moins, qui constituent 70 % des entreprises et où travaillent la majorité des nouveaux arrivants.

Il est bien possible que les seuils d’immigration actuels excèdent la capacité d’intégration de la société québécoise, mais s’assurer que nos petits-enfants parleront toujours français est d’abord une question de volonté.

Il fallait s’attendre à ce que la question identitaire refasse surface à un moment ou un autre.

27 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 8 septembre 2018 01 h 13

    Apprendre la langue de Molière n’est pas un fardeau, mais plutôt un privilège.

    Monsieur Legault utilise la carte identitaire pour des raisons électorales. Le commerce qu’il chérit autant n'a pas de langue!
    Il faudrait vendre la langue de Molière comme un atout, un acquis, une connaissance qui ouvre les horizons. Il faut apprendre le français par respect à la majorité.
    Il faudrait encadrer les nouveaux venus avec des cours de français et de citoyenneté.
    Par contre, l'idée de renvoyer les immigrants qui n'arrivent pas à maîtriser la langue est farfelue.
    Par exemple, une personne monoparentale avec deux enfants, comment peut-elle assister aux cours de français, si elle n'a pas le droit de placer ses enfants dans une garderie gratuitement? Il faut accompagner les nouveaux arrivants pour qu'ils puissent s'intégrer. Et il faudrait marteler aussi que l'égalité homme/femme est primordiale ici. L'intégration des nouveaux arrivants est possible, mais il faut que l'État fasse ses devoirs.

  • Léonce Naud - Abonné 8 septembre 2018 04 h 10

    Le français, dialecte en Amérique ?

    Une langue, c'est un dialecte avec une armée, une marine et une aviation.

  • Claude Bariteau - Abonné 8 septembre 2018 04 h 30

    Le problème d'une langue officielle provinciale

    Le problème du français, que M. Legault a mis sous le tapis, découle d'une langue officialisée dans une province dont les pouvoirs consistent à s'occuper de problèmes locaux, ce qui fait de la langue française une affaire locales.

    Pour les affaires canadiennes et internationales auxquelles sont subordonnées les affaires locales, il y a deux langues officielles et, à un niveau plus intime et plus local, plusieurs langues sont pratiquées. Conséquemment, dans une province officellement de langue officielle française, la portée de cette langue est affaire provinciale et intime, d'où les références à l'identité comme à la volonté et la qualité de la langue parlée.

    Dans un Québec pays avec le français langue officielle, le problème ne se poserait pas dans une logique provinciale, mais dans celle d'un État indépendant qui balise l'usage du français non auprès des immigrants, car ils auraient accès à la citoyenneté en faisant montre de leurs habiletés en français, ni dans l'enseignement de la langue officielle et d'autres langues, mais dans les affaires hors de celles internes.

    Dans un tel contexte, les propos du chef du PLQ seraient autres, aussi ceux du chef du PQ comme du chef de la CAQ et des chefs de QS, parce qu'ils référeraient au vécu interne en français et en d'autres langues en région et à l'usage du français hors de la zone interne comme dans tout pays.

    Or, par sa déclaration, M. Legeult enferme le problème dans une logique provinciale et intimiste alors qu'il ne peut être solutionné qu'à l'intérieur d'un État indépendant qui statue sur la langue officielle et l'usage d'autres langues pour des fins locales où elles s'expriment déjà.

    Aussi aborder ce problème sous l'angle d'un statut provincial le fait dériver vers l'identité et mène à une lecture nationaliste plutôt qu'à celle de la citoyenneté.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 8 septembre 2018 09 h 22

      D'après moi, la francisation des immigrants peut se régler en investissant les ressources matérielles et humaines nécessaires à l'atteinte de cet objectif.

      C'est une question que le Ministère de l'Éducation du Québec pourrait régler s'il en avait le mandat et les moyens. Mais il semble qu'à date, les priorités soient ailleurs. Tour les partis parlent du nombre d'immigrants et personne ne parle de notre volonté et de notre capacité d'accueil.

      Voulons-nous que les nouveaux arrivants s'intègrent à notre société francophone ou à celle des anglophones?

    • Claude Bariteau - Abonné 8 septembre 2018 12 h 08

      M. Marcoux, dans un pays dont le français est la langue officielle, les investissements de francisation sont peu élevés, car la maîtrise du français est obligatoire pour devenir citoyen ou citoyenne.

      Dans un province dont le pays accueille citoyens et citoyennes des gens qui maîtrisent l'une ou l'autre langue officielle, le coût devient celui de la province pour valoriser le français. Vérifiez les coûts en Ontario et dans les autres provinces et vous verrez qu'ils sont minimes concernant la langue.

      La question d'intégrer à une société francophone est une approche provinciale. Et cette question ne se poserait pas dans un Québec pays.

      Mme Alexan écoque l'idée d'encadrer les immigrants avec des cours de français et de citoyenneté, mais oublie que la citoyenneté est canadienne et que le Québec est une province qui doit respecter les choix des immigrants.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 9 septembre 2018 10 h 18

      M. Bariteau,

      Je suis d'accord avec votre analyse distinguant la problématique linguistique québécoise provinciale de celle d'un Québec- pays.

      Le problème, c'est que nous devons présentement le vivre en tant que province et que, si la tendance se maintient, nous aurons à le faire ainsi pour un bon moment sinon jusqu'à la sixième extinction planétaire...

      En attendant les lendemains chantants d'une indépendance, rejetés présentement et malheureusement par une majorité importante de nos concitoyens, nous devons faire preuve de pragmatisme et investir dans une francisation conviviale des nouveaux arrivants.

      S'il est vrai que la majorité de notre immigration provient de pays non francophones, nous devons avoir un «poste budgétaire» plus important que, par exemple, l'Ontario, parce que cette province a un mouvement planétaire dans les voiles qui la favorise. Même la France en est contaminée.

      Il nous faut nous accommoder de la réalité, plutôt que d'une hypothèse de plus en plus lointaine.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 8 septembre 2018 05 h 34

    Le PQ confiné malgré lui à un rôle ingrat.

    "Une remontée du PQ ne pourrait que profiter aux libéraux." - Michel David

    Disparaître ou se résigner à aider son pire ennemi. Ainsi JFL se retrouve bien malgré lui à mettre ses talents au service de Philippe Couillard. C'est très ennuyeux mais c'est comme ça. Dur, dur de se retrouver tiers parti. Autant s'y faire.

    Pour le reste, Claude Bariteau a complètement raison: sans état pleinement structuré pour assurer notre survie comme nation, nous sommes appelés à disparaître. Wilfrid Laurier l'avait prédit en son temps: la fédération canadienne sera notre tombeau.

    • Claude Bariteau - Abonné 8 septembre 2018 12 h 19

      Il ne s'agit d'un État structuré auquel je réfère, mais un pays. Et dans ce pays,il ne s'agit pas d'assurer la survie des nations, la française, l'anglaise, les nations autochtones et les divers groupes d'immigrants qui apprennent leurs langues, mais de constituer une nation politique de langue française avec des reconnaissances d'autres langues là où elles se pratiquent pour des raisons historiques. C'est ce que font ou ont fait nombre de pays.

      Notre avenir comme collectivité sera de cet ordre. Quant au Canada de 1982, pour les gens de langues françaises, il a reconnu leurs particularités comme toutes autres particularités qui font partie du patrimoine multiculturel canadien.

      C'est banal. Mais c'est la réalité politiuqe qui ne peut être modifié que par un changement de statut politique du Québec. Ça aussi, c'est banal. Mais ce ça est embrouillé par une nation imaginaire par laquelle s'est réalisée la révolution tranquille. De Gaulel a prononcé « Vive le Québec libre ». Il n'a pas dit vive la nation des canadiens-français. Moi, c'est ce que j'ai compris. Trudeau aussi et il a tout fait pour refaire le Canada pour empêcher que le Québec se libère.

    • Patrick Boulanger - Abonné 9 septembre 2018 07 h 44

      M. Morin, tout dépend du type de remontée. Bien que ce soit improbable à l'heure actuelle, il se peut que le PQ prenne le pouvoir le premier octobre prochain.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 8 septembre 2018 07 h 45

    Pour commencer, Legault et la CAQ, quelle est votre solutioh pour dénouer l'impasse constitutionnelle?

    Parlant d'identiité, le néofédéraliste Legault devrait nous préciser clairement quelle est SA solution pour dénouer l'impasse consttotutionnelle qui perdure depuis 1982? Qu'a-til à proposer? Actuellement, il pratique la fuite en avant: un Couillard no 2.

    Comment l'ex-concepteur et défenseur du budget de l'an 1 d'un Québec indépendant, converti en fédéraliste, peut-il se faire silencieux là-dessus. Actuellement, il se comporte en bon Canadien français. Il passe du tout au rien!