Le début de la fin?

En une semaine, l’Amérique a enterré John McCain, Bob Woodward a confirmé l’état du chaos présidentiel, et un officiel a anonymement renié le président Trump dans le New York Times. La démocratie américaine, qui naviguait en eaux troubles, accoste désormais sur des territoires inconnus.

Pourtant, Woodward met bout à bout des éléments déjà connus : gestion erratique, président inexpérimenté qui, par vases communicants, confère à ses conseillers un pouvoir disproportionné, dissonances au sommet et paranoïa rampante.

Or, dans l’Histoire présidentielle, ce n’est pas la première fois que les bévues d’un président Téflon demeurent sans conséquence (Reagan a survécu politiquement à l’Iran-Contra). Ce n’est pas non plus la première fois que l’entourage mafieux d’un président le fait sombrer dans une myriade de scandales — en témoigne la chute du président Harding élu (ironiquement) sur son programme America First.

Qu’il y ait de véritables guerres de tranchées à la Maison-Blanche est clairement documenté par la recherche universitaire. Et fréquemment, les dissonances s’expriment ouvertement, comme en attestent les travaux scientifiques sur les fuites, des Pentagon Papers au programme de surveillance de la NSA sous Bush.

Auparavant, des présidents plus instables, ou moins expérimentés, ont laissé une grande marge décisionnelle à leurs conseillers. En 1975, Schlesinger suspend unilatéralement les frappes ordonnées par le président Ford contre le Cambodge. Kissinger avait quant à lui décidé, en plein coeur de la crise jordanienne en 1970, de déployer — sans juger bon de réveiller Nixon — trois porte-avions au large du Liban.

Ce qui varie cette fois-ci est l’ampleur de ces phénomènes — conjugués. Depuis le début, certains membres du cabinet se voient comme des sentinelles de la démocratie. Et là, les fuites ne touchent pas au contenu, mais bel et bien au comportement du président. Alors, pourquoi maintenant ? Au-delà du maelström de cette semaine, les raisons de l’éditorial anonyme s’enracinent peut-être dans le déséquilibre contemporain des pouvoirs.

À la différence de l’ère Nixon, le pays est fracturé différemment et, dans cet environnement volatil, le Congrès, républicain, se refuse à jouer le rôle de contrepoids. C’est pourtant là que réside le noeud gordien, car toutes les solutions constitutionnelles y convergent.

En effet, l’application du 25e amendement requiert que la majorité du cabinet et le vice-président transmettent aux présidents des chambres une déclaration établissant l’incapacité du président à exercer ses fonctions. Mike Pence devient alors président en exercice. Si le président refuse ? Il peut à son tour envoyer une déclaration affirmant qu’il est apte : il reprend sa place. À moins que le vice-président et le cabinet envoient de nouveau une note au Congrès et replacent Pence à la tête du pays. Le Congrès a alors 48 heures pour se réunir et 21 jours pour statuer aux deux tiers sur l’inaptitude du président. Faute de majorité, ce dernier demeure en place. On comprend que ce choix ait été écarté.

Cela laisse le processus de destitution plus clair : tout repose entre les mains de la Chambre, qui instruit l’affaire à la majorité simple, puis du Sénat, qui tranche pour démettre le président à la majorité des deux tiers. On en est loin.

Car voilà, aujourd’hui, le tribalisme congressionnel confine au cannibalisme politique. Alors que les auditions des candidats à la Cour suprême se caractérisent depuis Reagan par leur grande publicité, celles de Brett Kavanaugh, pressenti pour occuper le poste laissé par le juge Kennedy, se singularisent par leur opacité. L’affrontement entre les sénateurs républicains et leurs alter ego démocrates — particulièrement Cory Booker et Kamala Harris, dont on ne peut ignorer les ambitions présidentielles — a souligné les contradictions de Brett Kavanaugh. Sur l’avortement (tant sur le fait qu’il estime que le jugement Roe c. Wade n’est pas immuable que sur le fait qu’il assimile avortement et contraception), sur la théorie de l’exécutif unitaire et surtout sur la (non-)justiciabilité du président pendant son mandat. Or, sa nomination (probable) consacrera la tétanie du dernier contre-pouvoir : même en pleine crise, la Cour suprême pourrait ne pas pouvoir jouer le rôle qu’elle a occupé pendant le Watergate. Ce serait l’enrayement durable des « checks and balances » (procédures de contrôles et de contrepoids).

Dès lors, il y a peut-être, dans les intentions d’« Anonymous », tant une volonté de blanchir son nom par anticipation qu’un choix de surfer sur une actualité opportune pour mettre le Congrès face à ses responsabilités. À moins que ce ne soit rien de tout ça. Sous cette latitude, la démocratie américaine navigue à l’aveugle.

12 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 8 septembre 2018 01 h 20

    En terme démocratique,

    je préfère nettement notre système tout imparfait qu'il soit et notre Cour Suprême à celle des USA. Les USA se targuent d'être la plus extraordinaire démocratie basée sur les meilleures valeurs. À voir les choses aller ces temps-ci, ce n'est plus qu'un état pré-fasciste, dirigé par une caricature parfaite d'un nouveau Mussolini, conforté par un Congrès républicain aux personnalité minables - et sur certains aspects le volet démocrate se la joue en mode mineur, notamment par l'ancrage de certains bonzes.

  • Michel Lebel - Abonné 8 septembre 2018 06 h 02

    Il faut espérer!

    Est-ce le début de la fin? Il faut l'espérer, mais je n'en suis pas sûr. La politique américaine a de ses mystères... Espérons que les républicains perdront leur majorité dans les deux Chambres dans les élections de mi-mandat.

    M.L.

  • Cyril Dionne - Abonné 8 septembre 2018 11 h 10

    La fin du début

    Ridicule. Fomenter un coup d’état de l’intérieur d’un président dûment élu dans une démocratie est digne des républiques de bananes. Les adultes autoproclamés au sein du cabinet du Donald Trump ne sont pas élus et servent au bon plaisir du président. Qu’un individu ou des individus revendiquent le droit d’intervenir dans les affaires de l’État secrètement et sous le couvert de l’anonymat est une perversion politique qui peut faire l’objet d’une haute trahison.

    Tous les Bob Woodward et Robert Mueller ne feront aucune différence dans la présidence de Trump à part du fait d’aider des pays étrangers à prendre avantage des États-Unis. Les petits livres politiques de savon qui ne sont que des mesquineries d’« has-been » et le dernier, Mueller, ne possède pas la légitimité judiciaire pour procéder à la destitution formelle du président. Ce n’est pas un grand officier nommé par le Congrès ; désolé, il a été nommé par le département de justice américaine.

    Et que dire de l’évocation du 25e amendement? C’est un précédent très dangereux de la part de gens qui n’ont jamais accepté la décision démocratique du peuple américain de novembre 2016. Et les gens en ont ras-le-bol de cette ingérence dans les affaires de l’état de la part de ces élites aux souliers cirés. Trump reçoit présentement presque 50% de support solide en plus de gens qui sont désabusés avec les Don Quichotte de la gauche. Continuer dans cette direction pourrait conduire les Américains à une guerre civile.

    Le problème avec Trump, c’est que le peuple américain est satisfait de sa performance mais lui se fout bien des élites de l’establishment qui revendiquent un droit divin de dynastie politique. Dans le cas des derniers, c’est mieux d’être craint que d’être aimé. Les élections de mi-mandat « Midterms », pourraient en surprendre beaucoup ce novembre. Le Sénat demeurera républicain et le Chambre des représentants risque de rester au sein du « Grand Old Party ».

  • Hélène Paulette - Abonnée 8 septembre 2018 11 h 12

    Mike Pence Président?

    Cet intégriste évangéliste serait un mal pour un mal....

  • André Labelle - Abonné 8 septembre 2018 13 h 40

    Le début de la fin ou ... le contraire

    Et si ce que nous observons n'était que le prélude à une débacle plus fondamentale ? Les USA sont scindés entre les très riches et les autres. Les premiers se sont votés des lois pour que leurs fortunes puissent servir à leur donner le pouvoir politique et le garder. Leur démocratie est une farce. Les sheriffs sont élus, les juges sont élus, n'importe qui peut donner des milliards de dollars pour assurer l'élection d'un politicien. Même des pays étrangers peuvent légalement verser des sommes illimités s'ils s'y prennent correctement.
    Il ne serait pas surprenant que les USA implosent comme l'a fait l'URSS, mais évidemment pour d'autres raisons et de d'autres façons.

    Si Trump était destitué à partir du 25e amendement ou autrement, comment réagiront ses supporteurs, ses électeurs ? Comment réagiront les adversaires des USA ? Resteront-ils béatement assis à regarder le spectacle ? Les USA ont connu la guerre civile. Ne dit-on pas que l'Histoire se répète !

    « Avec de l'argent, on plie bien des consciences. »
    [Laurent Barré]

    • Marc Therrien - Abonné 8 septembre 2018 16 h 45

      La puissance de l’argent est qu’elle produit un langage simple que tout le monde peut comprendre, car comme disait Voltaire : «Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion.»

      Marc Therrien