La biche et Lame

En 1949, Archie Fire Lame Deer, Lakota de 14 ans, décrocha un petit rôle dans une production hollywoodienne débarquée dans les Black Hills. Pour donner à Lame Deer et aux autres figurants sioux un air plus authentique, l’équipe de maquillage commença par leur beurrer le corps d’une couche de peinture couleur café. En Technicolor, ça prenait de « vrais » Indiens.

Des années plus tard, Lame Deer, devenu homme-médecine, fut engagé comme consultant sur un autre plateau de tournage. Des femmes, dont plusieurs Blanches grimées en Indiennes, devaient pleurer leurs hommes morts à la guerre, et on lui demandait de leur enseigner un chant funèbre sacré. « Naturellement, je n’avais nulle intention d’utiliser un chant sacré dans un film fait par des Blancs. Je rassemblai toutes ces femmes […] et je leur appris une chanson enfantine assez drôle que chaque garçon et fille de la réserve connaît par coeur. Pour les Blancs, tous les chants indiens semblent tristes […]. Et voilà toutes ces femmes en train de chanter un morceau plutôt gai en s’arrachant les cheveux et en faisant semblant de pleurer. Chaque fois que des Sioux voient le film, ils s’amusent beaucoup de cette scène. »

Dans un autre film, on voyait des Indiens authentiques s’exprimer en lakota, et tandis que les sous-titres destinés au public blanc disaient : « Cet homme blanc dit la vérité ; il n’a pas une langue fourchue », le spectateur lakota, seul capable de déchiffrer la langue, entendait : « Cet homme blanc l’a dans le cul. »

Ces anecdotes narrées par Lame Deer dans un livre réédité en poche (Le cercle sacré. Mémoires d’un homme-médecine sioux, Albin Michel) m’ont rappelé, avec leurs quiproquos linguistiques, l’hilarante scène de La vie est belle où Roberto Benigni offrait une traduction simultanée hautement fantaisiste des ordres aboyés par un gardien d’un camp de la mort nazi. Porté à ce niveau, le comique possède un étrange pouvoir, il n’est pas tant subversif que libérateur. Le film avait été couvert de lauriers, mais aussi critiqué, jugé scandaleux. Avait-on le droit de rire d’Auschwitz ?

Et du génocide des Indiens d’Amérique ? Pour Lame Deer, ces tordantes anecdotes sur la subversion des clichés hollywoodiens par les Lakotas relèvent d’un esprit qu’il nomme heyoka. « C’est ainsi qu’on appelle un « contraire », quelqu’un qui marche « la tête en bas », qui agit comme s’il faisait chaud alors qu’il fait froid, qui recule au lieu d’avancer ; c’est un clown sacré, un clown spirituel, tragi-comique par nature. S’il est capable de faire rire des gens qui pleurent, il possède aussi des pouvoirs spéciaux… » Dont celui, précieux, toujours suspect, de renverser tout discours cul par-dessus tête. Heyoka. Comment dire mon enchantement de découvrir, caché dans les traditions sacrées des Lakotas, un tel éloge de l’arme rhétorique par excellence, l’ironie ?

J’ai suivi les controverses de l’été avec le même intérêt passionné mais distant que j’accordais aux tornades de feu californiennes, pareil à l’amateur de baseball qui sirote son verre de bière à un kilomètre de l’action dans les estrades populaires. Dans les débats autour de SLĀV et de Kanata, une chose me frappait : la totale absence de l’humour et de ses dérivés : postures ironiques, railleries calculées, haussements d’épaules goguenards... C’était partout ce mortel sérieux qui est le pain béni des pontifes et des idéologues.

Puis, peu après la mi-août, je me suis retrouvé, au cours d’une Nuit de la poésie, assis à la table de cuisine d’une maison patrimoniale au fond d’un rang devant quelques verres de vin à trois heures du matin avec cinq Autochtones. Il a bien fallu parler de l’éléphant dans la pièce de théâtre. C’étaient, pour la plupart, des amis, ils avaient tous participé, je pense, à la fameuse rencontre de Montréal convoquée par Lepage et Mnouchkine et ils continuaient de camper sur leurs positions. Il me restait une mince chance d’attraper deux ou trois heures de sommeil avant de retourner au village, où je devais lire un texte à l’heure du déjeuner. J’avais vraiment envie de leur donner raison et d’aller me coucher.

En 2018, il y a quand même des limites au ressentiment postcolonial. Je voulais leur demander : Où est votre trickster, votre « clown spirituel et tragi-comique » ? Où est Tomson Highway ?

Je suis monté me coucher. Et j’ai poursuivi le dialogue en solitaire sur la petite route de terre où je marchais à l’aube entre les montagnes formant des îles à la dérive au-dessus des vallées noyées de brouillard. Je leur disais : Vous nous dites que la terre ne nous appartient pas, que c’est le contraire. Mais c’est vrai aussi de l’histoire : vous n’en êtes pas les propriétaires. On ne la possède pas, elle est à prendre. Pas de chasse gardée. Elle ressemble à la biche que j’ai fait détaler le long du chemin ce matin-là : comme un mystère limpide qui nous échappe. Me parvient l’écho assourdi du choc des sabots sur la terre froide, sur la terre sacrée, puis elle s’arrête pour m’offrir son profil en train de se dissoudre dans la brume laiteuse infusée de douce lumière, tourne la tête et me regarde, de loin. Libre.

1 commentaire
  • Gilles Bousquet - Abonné 8 septembre 2018 08 h 59

    Et ensuite ?

    Dur de trouver une solution pratique à toiute cette réflexion. Lepage est le meilleur, ses oeuvres sont appréciées partout au monde, pas mal plus que ses critiques "identitaires".