Attendre Fleurette, ou un accouchement à la maison

Moment symbolique sous le regard aguerri de Sophie, la sage-femme, Jean-François coupe le cordon qui relie Fleurette à Marie-Michèle depuis 42 semaines. Un geste chargé après une nuit de «travail» à la maison.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Moment symbolique sous le regard aguerri de Sophie, la sage-femme, Jean-François coupe le cordon qui relie Fleurette à Marie-Michèle depuis 42 semaines. Un geste chargé après une nuit de «travail» à la maison.

Tu t’es fait attendre, mais on ne tire pas sur les fleurs pour qu’elles poussent. Ta naissance est une histoire de désir. Désir initial de tous les commencements. Puis désir de vivre, bercée dans un ventre chaud, et désir de te sentir les pétales. Tu lui as remis les pendules à l’heure, à ce monde métronome qui ne carbure qu’à la nanoseconde et aux ultramarathons.

Ta tribu de Boily est faite de Jeannois pas banals. Ta maman, Marie-Michèle, a une formation de travailleuse sociale, dirige Alternative naissance et milite pour l’humanisation des grossesses et accouchements dans l’hégémononie médicale. Elle m’a écrit deux mois avant ton arrivée : « Dans cet univers, le choix d’accoucher en maison de naissance équivaut presque à annoncer qu’on va vêler à l’étable du rang. » Elle s’est aussi présentée à l’investiture de Québec solidaire cet hiver, déjà enceinte de toi. Ce ne sont pas les contractions qui lui font peur même si elle a perdu.

 

Ta maman a accouché à l’hôpital de son aînée, Alma, il y a quatre ans, puis à la maison de naissance de son puîné, Léonard. Et toi, tu étais prévue pour le 26 juillet. À la maison. Ton papa, Jean-François, un hyperactif de type dilaté, était d’accord pour que je fasse partie des fées du convoi d’arrivée. La nuit ou le jour, come rain or come shine. Je me suis sentie comme dans la série S.O.S. sages-femmes, mais avec un cellulaire, version techno. Sophie, ta sage-femme qualifiée et crossfiteuse en plus, compte quatre années d’études, six années d’expérience, et elle aide 80 femmes par an en maison de naissance ou à la maison tout court, moins de 2 % des accouchements. Ses services sont aussi gratuits qu’à l’hôpital.

Toi, tu étais vraiment encordonnée à ton placenta. Tu n’étais pas pressée. Une date, ce n’est qu’une date, après tout. Et quand on milite hors des sentiers de la césarienne prévue au calendrier, il faut accepter les contretemps… de deux semaines.

Bref, on a attendu. Une chance que j’avais déjà trois Vipassana dans le corps et que ta mère termine des 40 kilomètres de course de sentiers en six heures. Le mur mental, on connaissait. C’était pire pour elle, j’en conviens. Je recevais des textos divertissants où il était question de bouchon muqueux : « Visite de la sage-femme. Le col est favorable. J’ai eu un striping. Je fais des intervalles d’escaliers et de tire-lait pour les deux prochaines heures. »

Il faut dire qu'une fois né tout reste à faire

 

Des gens heureux

Le vendredi soir avant ta naissance, je suis allée à la pharmacie avec ta mère acheter de l’huile de ricin. C’est comme ça que mon B est né, il y a 15 ans, avec une vodka-pamplemousse baptisée d’un deux-onces de laxatif. Très efficace. On commençait à trouver que tu exagérais : huit jours de retard et deux heures de contractions chaque matin.

La sage-femme Isabelle Brabant m’a écrit sur Facebook : « Attendre le début du travail, c’est comme attendre après un orgasme. Plus on trépigne, moins ça vient. » Ton père m’a servi la version masculine : « C’est comme aller aux danseuses sur le Viagra. T’es vraiment excité, mais il se passe pas grand-chose. »

Figure-toi que ton clan te baptisait Jean-Manon (ton nom de gestation), parce qu’il ne connaissait pas ton sexe. Remarque, tu l’as échappé belle parce que votre chat s’appelle Mario Pelchat. À choisir, j’aurais pris du Jean-Manon. Ça fait 2018 et tu peux aussi décider d’être non genré(e).

C’est une famille un peu agitée du bocal que tu t’es choisie. Ton père a rencontré ta mère dans un cours de yoga. C’était elle, la prof. Lui, il fait plutôt dans les sports extrêmes ; quatre enfants et travailleur autonome, par exemple. Ta mère, c’est le côté zen. Comme ta grand-mère, Christiane, une autre pas barrée à 40 qui a fait son bac en théologie après s’être séparée de son mari médecin (elle était infirmière). Elle a aussi viré sa cuti dans la foulée. Je te souhaite de passer beaucoup de temps avec cette autre sage-femme.

Ta maman, c’est une compétitive ; elle commence sa semaine à 4 h 15 par un petit 20 km de course sur le mont Royal. Ton père, lui, souffre de suractivité aiguë ; il a même décidé d’évacuer son nesting en insonorisant le plafond de leur chambre à coucher avant ton arrivée. Pour les voisins, surtout. Un accouchement, ça peut être sonore. « La job du chum, c’est ingrat. On sert à rien dans ce projet de vie là », m’a glissé ton père, qui cuisine comme un vrai chef et s’occupe de l’intendance malgré tout. Entre deux contractions, ils écoutaient La servante écarlate. Du monde intense, accroche-toi !

Te raconter enfin qu’il faut aimer la vie / Et l'aimer même si le temps est assassin / Et emporte avec lui les rires des enfants

 

Fleurette d’asphalte

J’ai dû quitter Villeray avant le lever de rideau, tu m’excuseras. J’avais jusqu’au dimanche avant de partir en vacances pour de bon. Tu es née trois jours plus tard, le 8 août ; j’étais au bord d’une rivière du Vermont. C’est l’huile de ricin et le gros gin qui ont eu raison de tes réticences. Mais à 5 h 48 du matin, ta mère a failli partir pour l’hôpital : « J’pus capable, faites-moi une césarienne !!! » Léonard s’est réveillé en disant : « Est-ce que je peux écouter Ninjago, papa ? »

Ta mère était une Ninja sur le mode pause qui a dilaté de cinq centimètres en 30 minutes, dans l’eau tiède du bain. Tu es née avec les deux sages-femmes à genoux (ça en prend une pour la mère et une pour le bébé), ton père assis sur la cuvette des toilettes, ta soeur Alma sur ses genoux. « C’était Kaboul en sacrament. Le placenta sorti, l’hémorragie. Tout était géré », a-t-il résumé. Sophie, elle, dans sa grande sagesse, a abrégé en deux mots : « Typiquement chaotique. » C’était « space-saucisse », comme dit ta mère, mais c’est l’accouchement qu’elle a préféré à cause de l’intimité.

Pour se calmer, ton papa s’est payé un peau-contre-peau avec toi en laissant aller toutes les larmes de son corps, un verre de bulles à 8 h du matin et du Leonard Cohen en sourdine.

Il a pris des photos du placenta et ils l’ont congelé. Ils ne le mangeront pas, ne feront pas de smoothie avec, t’inquiète. Mais ils vont le planter sous un arbre. Ton arbre. Dans une fermette qu’ils projettent d’acheter dans trois ans, quelque part près du fleuve. Tu es une fleurette d’asphalte qu’on transplantera à la campagne pour lui donner des racines.

Je me suis penchée sur ton berceau la semaine dernière et je t’ai prodigué le don du charisme et de la ponctualité. Ça pourrait servir. Pour le reste, la résilience et le combat, tu es équipée de famille. Bonne chance, petite. Ça en prend.

Plaque de plouc

Ça lui arrive au moins deux fois par été lorsqu’il roule à vélo ; il se fait tasser exprès par un pick-up, des gars, toujours, qui jouent aux matamores avec un volant. De vrais braves. Ça les excite d’en voir un plus en forme qu’eux. Mon mec ne me le dit pas toujours parce qu’il sait que ça me rend hystérique. Dimanche dernier, c’était sur la paisible route qui mène à l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac. Mon homme joggait tranquille ; il se faisait un dix kilomètres sur le plat pour son entraînement de marathon. Il courait dans la bande cyclable, face au trafic.

Ta familiale Ford Escort grise (circa 2012-2013) est apparue au loin. Puis elle s’est mise à rouler vers lui, sur la bande cyclable. Au dernier moment, tu as braqué le volant pour retourner sur la route en riant à gorge déployée avec ta blonde. Mon mec ne t’a pas rattrapé à l’abbaye ; il avait déjà six kilomètres dans les mollets. C’est tant mieux pour toi, le bon Dieu t’aurait pas défendu. Un ceinture-noire en taekwondo spécialisé dans la rotule, ça peut être douloureux. Si jamais je te croise, je t’offre une plaque d’immatriculation personnalisée « Trou de cul » pour mettre sur ta bagnole de plouc (merci à Daniel Thibault pour l’idée).


Visité le site d’Alternative naissance, un OBNL qui offre du soutien périnatal gratuit. J’avais utilisé les services d’une de leurs accompagnantes, il y a 15 ans, pour mon accouchement à l’hôpital et je ne l’ai pas regretté. Ni l’huile de ricin, d’ailleurs.

Lu ce texte de Roy Scranton, dans The New York Times, adapté de son livre We’re Doomed. Now What ?. Il nous explique qu’il a pleuré deux fois à la naissance de sa fille, la première lorsqu’il l’a tenue dans ses bras, la seconde en regardant, par la fenêtre, ce monde dystopique dans lequel il l’a plongée. « Le milieu et les dernières décennies de ce siècle — la vie adulte de ma fille — sont promis à une catastrophe globale dont les implications feraient tourner le dos avec horreur à toute personne raisonnable. »

Savouré Quelques conseils pour venir au monde de Jacques A. Bertrand. Je découvre cet humoriste noir, phi-losophe et poète à la plume tout à fait élégante. Un livre qui s’adresse au futur bébé et lui explique qu’il doit se choisir des parents, un sexe, un pays, une gastronomie, la ville ou la campagne. Bref, un prétexte à délirer sur ce monde de dissonance cognitive où la loterie de la naissance fait le reste. Pour sourire en coin et nous faire réaliser qu’il n’y a pas de justice, si besoin était.

2 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 7 septembre 2018 05 h 23

    Une «Ford Escort» (circa 2012-2013) !? ?! et...

    «[...] une famille un peu agitée du bocal que tu t’es choisie.» Sérieusement!?

    JHS Baril

  • Michel Bédard - Inscrit 7 septembre 2018 08 h 53

    Hector, Alma, Gaspard, et les autres...

    En 2015 ou autour, Emma fut au Québec le prénom féminin le plus populaire donné à la naissance !!! Jules, Henri, Fleurette, Victor, Gaston, Léopold, etc. Les prénoms ''anciens'' reviennent, ils sont ''au goût du jour'' et c'est heureux. Mais comment expliquer ce phénomène chez les jeunes couples ?