La missive de la onzième heure

Tout l’été, on a tremblé plus que jamais. Tremblé en regardant à quelle vitesse la planète roulait sur elle-même comme une toupie. Tremblé, non de froid, mais de chaleur intense et au spectacle de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne, de la Californie, de la Colombie-Britannique incendiés, des canicules à l’échelle quasi mondiale, des tornades, des glissements de terrain, de la suffocation des pays nordiques. On n’a pas fini de voir aux infos, chaque été, les bâches recouvrir les glaciers des Alpes pour freiner leur fonte. On le vit, on le sait, les scientifiques le crient : les bouleversements climatiques iront en s’accélérant. Préparez-vous ! Nombreux sont ceux qui dorment au gaz. Et comment est-ce encore possible ?

Il n’aura pas manqué de prophètes de l’Apocalypse depuis les années 1960 pour servir des mises en garde… En 1973, l’écologiste français René Dumont, dans son alarmant essai L’utopie ou la mort, dénonçait ce que nous serions tous censés comprendre aujourd’hui : « Si les pays démunis risquent d’être de plus en plus affamés et dominés, nous risquons, nous, les riches gaspilleurs et pollueurs, de nous retrouver de plus en plus asphyxiés, dans nos autos privées, symboles de notre égoïsme. » Lui, le pacifiste, l’altermondialiste avant la lettre qui aura tant combattu pour accroître le niveau de conscience du monde, est mort en 2001, à 97 ans, le coeur brisé de n’avoir pas su convaincre les humains de ménager la planète qui les abrite et les nourrit, comme toutes les espèces et les écosystèmes menacés.

Dieu sait à quel point notre compatriote l’astrophysicien Hubert Reeves aura tempêté pour persuader ses semblables de sauver la biodiversité, de contrer le pompage des ressources naturelles, d’amortir l’expansion des gaz à effet de serre. Mais les multinationales… mais Trump… mais les industries dont il faut ménager les capitaux et les emplois au tiers-monde en des conditions infâmes… mais nos précieux modes de vie à maintenir coûte que coûte… mais l’argent qui mène le monde… Suffit !

La voix des artistes

Alors quand des artistes interpellent les pouvoirs politiques, ils ne sauraient utiliser leur renom pour une cause plus importante en cette onzième heure, debout sur une planète en perdition. C’est parti de France, à la suite de la démission crève-coeur du ministre de l’Environnement Nicolas Hulot, le 28 août dernier, qui se sentait les mains liées dans l’équipe d’Emmanuel Macron. « Je ne peux plus me taire… », affirmait-il.

L’actrice Juliette Binoche, aux côtés de l’astrophysicien Aurélien Barrau, a pris la barre de la lettre ouverte publiée dans Le Monde lundi dernier. 200 artistes, dont les Québécois Wajdi Mouawad, Diane Dufresne et Rufus Wainwright. Tous aux côtés de grands noms du spectacle et des lettres : de Pedro Almodovar à Catherine Deneuve, de Laure Adler à Marion Cotillard, de Marianne Faithfull à Jean-Louis Trintignant, de Wim Wenders à David Cronenberg, en passant par Emmanuel Carrère et Isabella Rossellini. Tant d’autres…

Tous de qualifier d’une seule voix ce cataclysme planétaire de plus grand défi de l’histoire de l’humanité : « Réchauffement climatique, diminution draconienne des espaces de vie, effondrement de la biodiversité, pollution profonde des sols, de l’eau et de l’air, déforestation rapide, tous les indicateurs sont alarmants. Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. »

À leurs yeux, il n’est pas trop tard pour éviter le pire, quoique la sixième extinction massive se déroule à une vitesse sans précédent. « Nous considérons donc que toute action politique qui ne ferait pas de la lutte contre ce cataclysme sa priorité concrète, annoncée et assumée, ne serait plus crédible », écrivent-ils, en appelant, loin des lobbys qui infiltrent les sphères de pouvoir, à des mesures rapides, impopulaires ou pas.

D’autres devraient se joindre à ce mouvement, appelé à faire boule de neige, les artistes américains ayant un rôle majeur à jouer quant aux décisions désastreuses de leur président en matière d’écologie, comme pour tout le reste. Ici, reste à interpeller Justin Trudeau, pas mal moins vert qu’il veut le laisser croire, pipelines obligent, ou François Legault, venu évoquer en campagne le réalisme par rapport à l’exploitation éventuelle des hydrocarbures du Grand Nord.

Les politiciens patinent, obsédés par des enjeux de réélection. Sauf qu’il est moins cinq… « De très nombreux autres combats sont légitimes, mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené », conclut avec raison la missive collective au Monde.

Le Festival de Toronto démarre jeudi. Nul doute que plusieurs de ces stars prendront le micro pour appeler à casser nos modes de consommation et le règne aveugle des multinationales. On songe que la notoriété des artistes a du bon quand ils interrompent le show au nom de l’avenir pour crier tout à coup : « Soyons sérieux ! »