Les batailles de l’Europe

De plus en plus de dirigeants européens, italiens et hongrois en tête, défient ce qu’ils appellent « les diktats de Bruxelles », en matière de budget, de souveraineté nationale… et de politique migratoire.

Matteo Salvini et Viktor Orban, qui ont esquissé la semaine dernière à Milan une espèce d’« internationale nationaliste » — apparent oxymoron — qui conteste l’Union et ses politiques, sont aujourd’hui à l’avant-garde d’un mouvement qui les dépasse.

Parmi les partis, groupes et mouvements qui se lèvent un peu partout sur le Vieux Continent et gagnent en soutiens, ces deux-là ne sont pas seuls…

Il y a la montée de l’extrême droite en Allemagne, où le parti Alternative für Deutschland, première formation de l’opposition, forte désormais d’une centaine de députés au Bundestag, soutient les manifestations xénophobes à Chemnitz et ailleurs.

Dimanche prochain à Stockholm, les « Démocrates de Suède », cousins des extrêmes droites allemande et française, devraient passer pour la première fois la barre des 20 %.

Si, dans l’ancienne Europe communiste — Hongrie, Pologne —, le refus du migrant (réel ou potentiel) existe dans un contexte d’absence relative de réfugiés… tel n’est pas le cas en Italie, en Suède ou en Allemagne.

De plus en plus seule — Angela Merkel ayant d’autres chats à fouetter —, la France d’Emmanuel Macron continue officiellement de prêcher pour une Europe coopérative, voire fédérale, et de dénoncer la « fermeture » exprimée par les Salvini et Orban.

Le maître de Budapest, passé en 25 ans de la gauche libérale à la droite autoritaire, était la semaine dernière aux côtés de Salvini : « Il y a actuellement deux camps en Europe. Macron est à la tête des forces soutenant l’immigration. De l’autre côté, il y a nous, qui voulons arrêter l’immigration illégale. »

   

Pour autant, le « front » évoqué par Orban n’est pas si clair. Plutôt que « d’une » bataille et « d’un » front, parlons de plusieurs fronts et de plusieurs batailles… à l’intérieur des partis, des alliances, des pays et des régions d’Europe.

Salvini, vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur depuis trois mois, s’affirme aujourd’hui, de l’avis général, comme le « vrai patron » à Rome. Gros bras et verbe vulgaire, il a bloqué de façon tonitruante l’accostage de navires humanitaires en Méditerranée. Mais il dirige un pays qui — à la différence de la Hongrie — a beaucoup donné, lui, au cours des dernières années, avec plus de 600 000 installations de migrants sur le territoire national.

Alors que Viktor Orban refuse toute redistribution des migrants selon les plans de Bruxelles — pour lui, « zéro égale zéro égale zéro » —… c’est là une des revendications centrales de Salvini : « Partageons, distribuons les migrants ! » répète-t-il.

Bien sûr, l’Italien dit aussi : « Bloquons les nouvelles entrées. » Mais pour les 600 000 qui sont déjà là, « Salvini-le-dur » peut se montrer pragmatique. Et il a beau jeu de tancer le président de la France, avec ses beaux discours sur l’Europe et le « devoir de solidarité », pas si ouvert aux migrants qu’il n’en a l’air : « Macron passe son temps à donner des leçons, alors qu’il devrait être le premier à faire preuve de solidarité en rouvrant la frontière à Vintimille. »

(Vintimille, pour mémoire, c’est le point de passage franco-italien, que Paris, depuis plus de deux ans, ferme scrupuleusement aux migrants.)

En plus, l’autre vice-premier ministre italien, Luigi di Maio du Mouvement 5 Étoiles — dont la dimension xénophobe n’est pas aussi évidente — déclarait il y a une semaine : « Ceux qui fuient les guerres et les persécutions ont le droit de demander l’asile. […] Mais les pays qui refusent la répartition n’ont pas le droit aux financements européens. » Nuances !

Finalement, il n’y a pas que l’extrême droite… Aujourd’hui, la gauche radicale — la « France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon et le parti « Die Linke » avec sa codirigeante Sahra Wagenknecht — flirtent ouvertement avec l’idée de restreindre strictement l’immigration… arguments économiques et sondages des classes populaires à l’appui.

Beaucoup de fronts et de lignes de bataille… avec la « question migrante » désormais au coeur du débat. Décomposée ou recomposée, l’Europe d’aujourd’hui, c’est aussi ça.

4 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 4 septembre 2018 03 h 03

    Où va l'Europe?

    Je crains beaucoup vers un émiettement lamentable. Les élections européennes qui s'en viennent nous en diront plus...

  • Jean Lacoursière - Abonné 4 septembre 2018 06 h 58

    "Internationale nationaliste" : pas un oxymoron, mais une sorte de pléonasme


    "International" veut simplement dire "entre nations". Où est le problème ?

    • Jean Roy - Abonné 4 septembre 2018 08 h 45

      Vous avez sans doute raison sur le plan sémantique, mais l’expression rappelle l’Internationale socialiste qui visait le dépassement des Nations dans un monde unifié par l’idéal socialiste... En ce sens, il s’agit bien d’un oxymore!

    • Jean Lacoursière - Abonné 4 septembre 2018 11 h 33

      Merci Jean Roy. N'empêche, le sens issu de la sémantique d'une expression se voulant nouvelle devrait selon moi primer. L'auteur insinue qu'internationalisme et nationalisme sont contradictoires, alors qu'il n'en est rien. Le prérequis de l'internationalisme, c'est l'existence de nations.