ALENA: un cocktail explosif

Il y a 30 ans, c’est l’appui massif du Québec qui avait permis au gouvernement de Brian Mulroney de signer l’Accord de libre-échange avec les États-Unis, élargi au Mexique cinq ans plus tard et dont le sort demeure toujours en suspens.Que le Québec soit éventuellement sacrifié pour permettre au Canada anglais de conserver les avantages d’une entente à laquelle il s’opposait largement — en particulier, l’Ontario — illustrerait de façon tragique la diminution de son influence depuis cette époque.

Durant la campagne fédérale de 1988, le chef du Parti libéral du Canada, John Turner, et son collègue du NPD Dave Broadbent accusaient les conservateurs de vendre l’âme canadienne aux Américains.

Les Québécois avaient découvert avec une certaine surprise que leurs concitoyens anglo-saxons pouvaient aussi être émotifs quand il était question d’identité. M. Mulroney était qualifié de majordome de la Maison-Blanche. Partisans et adversaires du libre-échange en venaient même aux coups.

Au Québec, libéraux et péquistes l’appuyaient sans réserve. À une époque où la question nationale était encore à l’ordre du jour, chacun y voyait la démonstration du bien-fondé de son option constitutionnelle.

Robert Bourassa soutenait que l’appartenance à la fédération canadienne renforçait la position du Québec face au puissant voisin américain, tandis que Jacques Parizeau se réjouissait de la création d’un axe commercial nord-sud qui libérerait le Québec de la dépendance du marché commun canadien et permettrait ainsi de supprimer le malheureux trait d’union que René avait placé entre souveraineté et association.

    

Dans un geste sans précédent, tous les partis ont fait une « pause » dans la campagne électorale vendredi matin pour manifester leur appui à un modèle économique et un mode de vie sur lesquels repose une grande partie de l’industrie agricole.

Il ne s’agit pas seulement d’une question d’économie, mais également d’identité, ce qui en fait un cocktail explosif. Au-delà des 10 000 familles et des 116 000 emplois qui en dépendent au Québec, la ferme familiale dont il assure la préservation demeure un souvenir très vivace dans la mémoire collective, malgré l’urbanisation du dernier siècle.

Si l’image du coureur des bois de la Nouvelle-France est séduisante, les Québécois sont avant tout des fils et des filles d’habitants. Ils accepteraient très mal que ce lien avec leur passé soit sacrifié pour sauver l’industrie automobile ontarienne.

Pour ne pas gâcher le « moment historique » dont il avait été l’initiateur, Jean-François Lisée a résisté à la tentation de forcer sur la pédagogie souverainiste, laissant à Manon Massé le soin de dire ouvertement que les Québécois seraient mieux servis par un État indépendant.

Le chef péquiste a tout de même souligné que l’Ontario tirera déjà avantage de l’accord intervenu entre les États-Unis et le Mexique, alors qu’il ne s’agirait plus que de décider comment le Québec serait dévoré. On imagine facilement la suite de la démonstration si le pire venait à se produire.

    

Comme il était prévisible, la « pause » n’a pas duré très longtemps. La conférence qui avait officialisé ce front commun était à peine terminée que les hostilités ont repris entre le premier ministre et le chef du PQ.

Pendant ce temps, le chef de la CAQ brillait par son absence. Au moment où les autres chefs de parti étaient réunis à Longueuil, voir M. Legault au Saguenay–Lac-Jean pour parler d’Internet à haute vitesse était du plus mauvais effet.

Que le premier ministre ait confirmé sa présence seulement jeudi soir n’est pas une excuse. M. Legault s’est peut-être fait avoir, mais il n’avait pas à attendre de savoir ce que ferait M. Couillard pour décider de sa propre conduite. Personne ne peut douter de son appui au système de gestion de l’offre, mais à l’issue d’une semaine où la gestion des controverses lui avait déjà fait perdre beaucoup de temps, il a dû passer la journée à expliquer son absence.

L’entente-surprise entre le Mexique et les États-Unis a introduit dans la campagne une inconnue dont les effets demeurent imprévisibles, mais dont le chef du PQ a su tirer le meilleur parti jusqu’à présent en assumant un leadership qui aurait normalement dû revenir au premier ministre.

Ce jeu politique est sans doute divertissant, mais les choses prendraient une tournure nettement plus dramatique si Ottawa devait accepter une entente jugée nuisible au Québec. M. Couillard, qui serait accablé de reproches, préférerait sûrement que les discussions s’éternisent. Ou que Donald Trump finisse par perdre patience.

4 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 1 septembre 2018 07 h 22

    Un chef qui s'efface devant une question fort importante de cette campagne

    Y-avait il une tempête de neige majeure au Québec, y-avait-il un autre déluge appréhendé au Saguenay? Non, bien sûr! L'absence de M. Legault à une conférence à quatre sur la volonté ferme de protéger les agriculteurs et la gestion de l'offre au pays du Québec, était une erreur malheureuse de ce chef politique, qui pourrait coûter cher au jour de l'élection. Une autre analyse fort intéressante sur le sujet, de M. David, beaucoup plus nuancé que l'article de M. Yakabuski, sur le même sujet ce matin.

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 septembre 2018 12 h 27

      L'enjeu oublié dans toute cette histoire sordide de la «gestion de l'offre» c'est le fait que notre lait est beaucoup plus sécuritaire en matière de santé, car nous sommes épargnés, au Canada, de l'hormone bovine BGH injectée dans les vaches pour augmenter leur volume du lait, est interdit au Canada, mais pas aux États-Unis.
      De plus, l'hypocrisie du président Trump qui crie contre la gestion de l'offre Canadien ne dévoile pas la vérité que les agriculteurs américains sont grassement subventionnés aussi.

  • Gilles Bousquet - Abonné 1 septembre 2018 14 h 17

    Le Canada...séparatiste en Amérique ?

    Si l'union fait la force, "la raison invoquée par les fédéralistes canadiens", pourquoi est-ce que le Canada ne se joint pas simplement aux États-Unis, comme, disons, 5 à 10 états américains ? Est-ce par nationalisme identitaire, celler que Les Trudeau, père et fils, n'aimait pas ? Ou est-ce par amour de la royauté anglaise, celle qui autorisé la vie du gouvernement canadien ?

    Bonne quiestion mais, qui a la réponse claire et pratique ?

  • Serge Pelletier - Abonné 1 septembre 2018 19 h 11

    Bientôt...

    M. Bousquet, un jour plus ou plus raprochain, c'est comme cela terminera. D'autant plus qu'avec la mentalité du fils de l'autre: "nous sommes un pays post-nationnal"... et de la majorité des "nouveaux arrivés" ne sont venus ici que comme deuxième choix - le premier étant USA... Le nationalisme "canadien" n'en est rendu que de vitrine.