Le second mouvement de la symphonie #MeToo

À la librairie Olivieri, j’ai mis la main sur le numéro d’automne de la revue XYZ. On se souvient du débat ayant entouré une nouvelle de David Dorais, qui suggérait dans sa chute l’agression sexuelle de la victime. La directrice de la publication, Vanessa Courville, avait démissionné pour exprimer son désaccord avec le dénouement, tandis que l’éditeur Jacques Richer et le collectif rédactionnel défendaient leur feu vert, précisant dans une lettre au Devoir le 28 juillet dernier que « c’est aux lecteurs et aux lectrices que revient ainsi le rôle de sanctionner le texte ».

Un clou chasse l’autre, et la ferveur pour le sujet se sera entre-temps émoussée. Or, au moment du débat, le numéro en question n’était pas en kiosque. Comme pour les pièces de Lepage SLĀV et Kanata, nombreux furent ceux qui prirent position sur la question à pleins médias sociaux et classiques sans avoir pu voir l’objet du litige, les grands sujets culturels ayant subi des tirs croisés à l’aveugle durant cette étrange saison d’été.

Pour la nouvelle de David Dorais, intitulée « Qui ? Où ? Avec quoi ? », il suffisait somme toute d’attendre sa parution dans le numéro Armes de XYZ, sous-titré « Gâchette, poison, terreur et séduction ». Celui-ci étant désormais en vente, allons voir !

La nouvelle est inspirée du jeu de société Clue ; on y croise dans un manoir anglais une Miss Scarlet pourchassée et blessée par ses partenaires, dont le sanguinaire professeur Plum, le sadique banquier Mr. Green et l’infernal colonel Mustard, à l’origine du safari humain. La courte nouvelle m’est apparue bien torchée, haletante, ironique et cruelle.

Tout en respectant les positions de Vanessa Courville, j’avoue ne pas avoir été scandalisée par la conclusion du minipolar, le meurtre et le viol envisagés ne me semblant pas dépasser les limites grinçantes du genre. Mais tant mieux si ces questions de représentation sont débattues sur croisement des points de vue, sans viser l’unanimité des voix.

Nous voici entrés dans une phase de maturité du mouvement #MeToo, alors que diverses situations de complexité éclatent au grand jour. Elles invitent à composer avec les zones grises des êtres humains que nous sommes.

Fallait-il que le cri des femmes ait résonné fort pour avoir bousculé la donne sur tant de champs. D’où la récupération féministe par le camp libéral des déboires de la versatile Gertrude Bourdon. En corollaire, ces allégations odieuses de sexisme lancées contre François Legault — qui cherche à ratisser le vote féminin avec une préséance accordée aux candidates et qui s’est vu attaquer sur ce flanc — démontraient par l’absurde à quel point la cause des femmes devient un enjeu crucial de la partie de ping-pong électorale. Fût-il brandi d’une façon abusive à dénoncer.

L’arroseuse arrosée

Prenez le cas de l’Italienne Asia Argento, actrice tonique de Gus Van Sant, de Sofia Coppola, d’Olivier Assayas, etc., réalisatrice déjantée, femme passionnée et abîmée. J’étais à Cannes en mai dernier à l’heure de sa tirade incendiaire contre le producteur Harvey Weinstein, accusé de l’avoir violée jadis au cours du festival, et contre ses semblables assis au chic parterre de la soirée de clôture : « Nous savons qui vous êtes et nous n’allons pas vous permettre de vivre dans l’impunité », lançait-elle.

Ça la fout mal depuis que le jeune acteur Jimmy Bennett l’accuse d’avoir abusé de lui sexuellement en sa minorité et qu’elle lui a versé une somme rondelette pour s’éviter une poursuite. Rien pour exonérer le producteur américain face à sa propre plainte. Tout pour lui faire endosser le rôle de l’arroseuse arrosée.

Cette semaine, Rose McGowan, figure de proue à ses côtés du mouvement #MeToo, liée à elle par leurs poursuites contre Weinstein, envoyait un courriel à certains médias, dont Le Devoir, exhortant Argento à laisser la justice œuvrer dans cette affaire : « Fais ce qui est juste. Sois la personne que tu aurais aimé qu’Harvey soit », écrivait-elle en souhaitant que ces événements n’entravent pas « ce vaste mouvement qui a libéré tant de gens ».

Le pavé dans la mare invite du moins à la prudence au moment d’auréoler des icônes féminines, comme à celui de condamner les uns et les autres sans procès. Rien n’est noir ou blanc dans la psyché humaine, mais tous les agresseurs, hommes ou femmes, devraient pouvoir répondre de leurs actes devant le tribunal.

Le mouvement #MeToo n’ira pas s’effondrer pour autant. La participation désormais massive des femmes au monde du travail interdit à lui seul les retours en arrière. Les abus machistes d’une époque où ces dames étaient surtout confinées à la sphère privée relèvent de patriarcats archaïques. Ce qui ne remplit pas les rangs féminins de saintes et de martyres pour autant.

Reste à respirer par le nez en tâchant de faire la part des choses d’un côté comme de l’autre. Comme quoi le meilleur chemin demeure à inventer.

4 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 1 septembre 2018 09 h 02

    Patriarcats archaĩques

    J'apprécie toujours vos textes et votre modération. Le mouvement féministe étant bien jeune dans l'histoire de l'humanité et la libération des femmes peu répandue sur notre planète; je me pose cette question:L'instinct de domination n'est-il pas inscrit dans l'A D N des mâles?

  • Gilles Bousquet - Abonné 1 septembre 2018 09 h 17

    Faut dire aussi...

    Qu'il est plus difficile, pour une femme, de violer un homme qui ne consent pas à la "vilaine" chose. Ça prend un petit peu de consentement, quand même.

  • Guy Beausoleil - Abonné 1 septembre 2018 09 h 33

    Sexisme

    À Clermont Dominique: Non, l'instinct de domination, malgré la forte propension historique, n'est pas exclusivement du genre masculin, elle fait partie du genre humain.

  • Daniel Gagnon - Abonné 2 septembre 2018 11 h 37

    Le silence a permis, et permet encore, les abus dans la clandestinité.

    Que penser de tous ces religieux, de ces prêtres qui ont abusé des petits garçons, cela dans le plus grand secret, dans la conspiration générale des vertueux et des esprits chagrins amoureux du bien et capables de cacher en toute bonne conscience les crimes les plus horribles, tout à fait réels, et si peu traités dans la littérature et les arts?

    Le silence a permis, et permet encore, les abus dans la clandestinité.

    Quoi? Ne pas en parler sous prétexte que ce n'est pas joli, que ce n'est pas gentil, que cela n'est pas beau à dire? Se taire est faire le jeu des abuseurs et des criminels. Car ces crimes laids continuent de se perpétuer dans les coulisses des discours chastes des bonnes âmes qui crient au scandale quand elles lisent un peu de vérité sur ces crimes. Cette attitude a un nom: c'est l'hypocrisie.