Le règne du «queer»

Dans un café hyperfréquenté du centre-ville, il y a un jeune barista queer qui, personnellement, me fascine. D’abord, ce n’est pas donné à tout le monde de transgresser les contraintes du genre avec élégance, mais lui (ou elle) réussit l’exploit avec brio, une perruque blonde surplombant un corps élancé qui suinte la féminité et la masculinité en parts à peu près égales. Il s’agit de le (ou la) contempler pour comprendre que la régimentation sexuelle, celle qui dicte qu’un homme ressemble à X et une femme à Y, est chose du passé. Aujourd’hui, on reconnaît qu’il n’y a pas d’hommes ou de femmes à 100 %, que tout se décline sur un continuum, ouvrant la porte à une gamme de représentations transgenres. Et c’est tant mieux. L’identité, sexuelle ou autre, est chose trop épineuse pour ne pas être régulièrement remise en question.

La notion de queer est à ce point passée dans les moeurs qu’on l’invoque d’ailleurs en politique. À l’aube des prochaines élections, nombreux sont ceux qui, à l’instar d’Alexandre Taillefer, se déclareraient « queers politiques », c’est-à-dire ni tout à fait dans un camp, ni tout à fait dans l’autre. La fluidité des genres semble devenir la nouvelle règle.

J’aborde la question parce que l’idée que le sexe ne se limite pas à deux avenues exclusives, mais pourrait bien comporter une troisième option, quelque part entre le masculin et le féminin, est proprement révolutionnaire. Il y a encore 25 ans, à peu près personne n’aurait cru à cette possibilité. La notion, d’ailleurs, n’est pas si facile à admettre : toute l’évolution humaine repose sur la complémentarité de deux sexes opposés. Et pourtant, malgré ce changement monstre de paradigme, il y a eu très peu de débats publics sur la question queer (des débats universitaires, oui, mais des débats qui concernent tout le monde, non), très peu de questions posées sur l’empressement de certains transgenres à subir d’importantes chirurgies ou encore sur les décisions fédérales en la matière.

Depuis un an, par exemple, il est possible de cocher « Autre » dans la case « Sexe » de son passeport. Changement qui n’a guère été discuté, pas plus que les directives de Services Canada en mai dernier avisant le personnel d’éviter les termes « père et mère », pour leur préférer le mot « parent » à la place. On n’a rien dit non plus lorsqu’une femme transgenre, Gabrielle Bouchard, a été nommée à la tête de la Fédération des femmes du Québec en décembre 2017. C’est délicat, bien sûr. En plus de ne pas vouloir barrer la route au « progrès », on touche ici à des décisions très personnelles, dont celle de changer carrément de sexe. Cela dit, je sais pertinemment que cette décision a causé bien des malaises, et sans doute en cause encore. Il faudrait pouvoir discuter de ces appréhensions sans être taxé d’homophobe ou de réactionnaire.Il faudrait pouvoir discuter de ces appréhensions sans être traité d’homophobe ou de réactionnaire.

La question de fond que pose l’élection d’une transgenre à la tête de la FFQ est la même, selon moi, que celle qui surgit à l’annonce d’un nouveau ministère de « toutes les minorités ». Le gouvernement fédéral (encore lui) songe à élargir le mandat de la Condition féminine pour inclure d’autres groupes minoritaires. Il ne s’agirait plus seulement de combattre le sexisme, en d’autres mots, mais également le racisme et l’homophobie. Des porte-parole féministes ont souligné, à juste titre, qu’on risquait ainsi de noyer le poisson. Mais peut-être est-il temps d’ajouter que la lutte des femmes et celle pour « l’identité des genres » ne sont vraiment pas le même combat ?

La lutte des femmes est d’abord et avant tout collective. Les femmes qui ont tracé la voie ne l’ont pas fait pour leur bien-être personnel mais pour changer les structures sociales qui ont longtemps maintenu la moitié de l’humanité en bas de l’échelle. Le combat de l’identité des genres, bien que dernier dans la longue liste des droits homosexuels (LBGTQ), est éminemment personnel. On cherche à se réconcilier avec soi-même, jusqu’à changer de corps s’il le faut. Ce n’est pas quelque chose qui cherche à ébranler les bases sociales — après tout, on parle ici de moins de 1 % de la population —, mais plutôt à élargir les perceptions sexuelles.

Je n’ai jamais, bien sûr, connu l’angoisse de vivre dans un corps qui ne répond (absolument) pas à qui je suis. Je ne peux qu’imaginer la détresse. Ou celle de se rendre à l’autre bout de la nuit, d’adopter un autre corps, seulement pour se rendre compte qu’on était mieux avant. On commence tout juste à entendre parler de ces « transitions » qui ont mal tourné, laissant deviner le manque de discussions criant à ce sujet.

La question de l’identité sexuelle est une question fondamentale de ce début de siècle. Encore faudrait-il la traiter avec plus de rigueur et de transparence.

35 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 29 août 2018 00 h 23

    La vision tronquée de Pelletier

    N'en déplaise à certains. la quasi-totalité des gens ae voient comme complètement féminin ou masculin.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 29 août 2018 09 h 40

      On confond aisément le sexe biologique et l’identité de genre. Et paradoxalement, les personnes qui désirent être «neutres» ou qui désirent s'identifier à un genre ou l'autre, exagèrent ces caractéristiques et les stéréotypes bien souvent.
      Et comme le disait Diane Guilbault, présidente de PDF Q, dans un article intitulé «Femme trans à la FFQ: être femme n’est pas un choix!» : «être femme, ce n’est pas un choix ou une identité, c’est une réalité vécue par un peu plus de la moitié de l’humanité. Nier cette réalité, ou vouloir la cacher par des concepts comme le genre, est indigne d’une société qui dit promouvoir le droit à l’égalité des femmes.»

      D’ailleurs Gabrielle Bouchard multiplie les décisions défavorables aux femmes : entre autres, décriminaliser la prostitution et la rémunération des mères porteuses sous prétexte que les femmes ont le droit d’utiliser leur corps comme bon leur semble, alors que spécifiquement dans ces cas ce sont des hommes qui les prostituent, des couples infertiles et des gais qui désirent absolument un enfant génétiquement lié qui marchandent le corps de ces femmes! Et dans ce dernier cas marchander un enfant!

      Mais, quelle ne fut pas ma stupéfaction de lire que Gabrielle Bouchard affirmait dans un article du Devoir il y a peu : «qu’il peut être « inconfortable » pour les femmes de ne plus occuper le haut du pavé des débats sur le droit à l’égalité, elle juge qu’inclure d’autres groupes discriminés « n’est pas moins féministe, mais plus féministe encore ». Cette personne représente les femmes pour leurs combats contre la discrimination parce qu’elles sont femmes! Sa hiérarchisation noie les droits des femmes dans un meltingpot de «minorités» alors que les femmes sont plus de 50% de la population. Très choquant!

      Et bien sûr le respect des droits des LGBT, «queers» et trans est essentiels mais ces droits ne peuvent se faire aux détriments des droits des femmes comme on le voit tous les jours maintenant.

    • Nadia Alexan - Abonnée 29 août 2018 11 h 37

      Arrêtons de dorloter le narcissisme identitaire de quelques personnes et travaillons ensemble pour trouver des solutions aux problèmes sociaux urgents tels que la fiscalité, la santé, l'éducation, la pauvreté et l'égalité des sexes. C'était la mission prioritaire du mouvement féministe.

    • Nadia Alexan - Abonnée 29 août 2018 14 h 49

      Bravo, Madame Johanne St-Amour, pour une explication pertinente de la trahison de la FFQ, censée défendre toutes les femmes au lieu des idiosyncrasies de quelques personnes.

  • Serge Lamarche - Abonné 29 août 2018 03 h 31

    Amusant

    Qu'un ex-homme soit le meilleur représentant des femmes est hilarant. Les hommes sont toujours les meilleurs, même femmes! hahaha!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 29 août 2018 09 h 26

      Ce qui indique surtout que la Fédération des femmes du Québec est un organisme moribond qu'un groupe d'activistes a pu facilement mettre a sa main.

  • Gilles Bonin - Abonné 29 août 2018 04 h 52

    Ce qui m'ennuie

    C'est la variante d'un jour à l'autre de certain, certaine, cert... qui varie au gré du jour et qui exige qu'à tout instant tous les autres devinent qui est en face d'eux. Soyez qui vous voulez, mais branchez-vous un peu: peut-être que les personnes concernées devaient aussi se pencher sur cette incertitude permanente au lieu de demander aux autres de les scanner en permanence et à tout instant pour savoir les aborder «correctement»...

  • Robert Morin - Abonné 29 août 2018 05 h 17

    La logique multivalente

    Dans le monde perceptible et dans la science en général, on utilise une logique à deux valeurs (bivalente), qui a d'ailleurs inspiré la logique binaire qui régit l'univers informatique. Si l'espèce humaine existe aujourd'hui, comme d'ailleurs toutes les autres espèces animales sur la planète, c'est parce que son système reproducteur était et est encore à deux valeurs. Par ailleurs, vous avez raison de souligner que contrairement aux grands mouvements des années 1960 et 1970, dont le féminisme, qui visaient une révolution et le mieux-être collectif, les mouvements des années 2000, dont les revendications LGBTQ+, sont essentiellement centrés sur des revendications liées à des droits individuels et au bien-être individuel, et cela me paraît TRÈS révélateur de notre époque d'égos surdimensionnés. Enfin, pour un Québécois francophone, dont la culture et l'identité sont si menacés par l'empiètement d'une puissante monoculture numérique omniprésente et par l'assimilation en bout de piste, il est extrêmement pénible et inquiétant de lire sous votre plume : « L’identité, sexuelle ou autre, est chose trop épineuse pour ne pas être régulièrement remise en question. »

  • William Dufort - Abonné 29 août 2018 06 h 00

    Encore des accommodements

    La première fois que j'ai entendu pronincer le mot "queer", dans les années soixante, il s'agissait d'une insulte, de langue anglaise, pour désigner les homosexuels, comme fif, serein ou tapette en français. J'avoue ne pas trop comprendre ce que c'est que d'être queer ou plutôt se proclamer l'être, mais j'en ai contre l'empressement avec lequel certains bien-pensants ont accueuilli cette nouvelle minorité peut-être opprimée. Ça ressemble bien plus à de l'accommodement condescendante envers un groupe dont la revendication ne vaut pas le trouble que provoquerait un débat de fond sur l"opportunité d'en reconnaître la légitimité. De la rectitude politique, quoi.

    La lutte des femmes était et est toujours non seulement une lutte collective mais surtout une question de Justice fondamentale qui s'inscrit dans un tout autre registre.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 29 août 2018 09 h 38

      D'accord avec vous.
      Je retiens tout particulièrement votre expression "accommodement condescenfant"! Il me semble définir parfaitement le multiculturalisme de Trudeau et de Couillard...