Une culture à rêver

Comment envisager cette rentrée culturelle sans scruter l’horizon des élections provinciales du 1er octobre ? À quelle sauce les arts et lettres seront-ils mangés après le verdict populaire ? Mystère !

La nouvelle politique culturelle et son plan d’action, dévoilés en juin par le PLQ, restent en suspens. En cas de victoire de la CAQ, s’effaceront-ils du paysage comme un nuage de fin de soirée ?

Au fait, en cours de campagne, quel chef de parti parlera de culture, hors d’un avant-midi prévu devant médias pour mieux s’en dédouaner ?

Trop conscients, les candidats de la course, que l’on gagne la faveur politique sur le front de la santé, de l’économie et des craintes identitaires à apaiser ou fortifier.

On le crie malgré tout dans le désert : la force du Québec repose sur sa culture, la différence de sa mosaïque, l’éducation précoce à un bagage de références d’ici et d’ailleurs, pour aider les gens à se retrouver entre trois fausses nouvelles et deux coups de gueule des amis Facebook.

Le matérialisme, l’instantanéité, la peur de l’autre et la consommation à outrance chantent un nouvel « international » à la gloire du chacun-pour-soi face à l’écran. Que faire devant l’envahissante consommation culturelle sur toile mondialisée ?

Aujourd’hui, proclamer que l’art dépasse le divertissement et la suprématie planétaire de Netflix, par vocation d’ouvrir et de nourrir des esprits, semble au jugé soit dépassé, soit visionnaire. Votons visionnaire, mais pour qui ?

Un concept virtuel ?

Devant ce mot « culture », repoussoir pour de nombreux concitoyens, condamnons aussi les politiciens qui ne les invitent guère à cheminer sur des voies de lumière : le Québec a besoin de défis plus grands que sa panse. On le voit. On le sait, mais…

Toutes ces volontés partisanes de cacher les bribes de savoir des candidats de peur d’effrayer l’électeur : « La culture, qu’est cela ? Un concept virtuel ? »

Pas étonnant que le brûlant sujet culturel de l’été se soit collé à une pièce peu vue et à une autre jamais montée ! Le contenu et la manière de l’art se diluent dans une dématérialisation bourdonnante.

Des enjeux identitaires et d’appropriation culturelle se mêlent aux considérations artistiques en rebrassant le jeu de cartes. De nouvelles alliances, espérons-les fécondes, se tissent avec les minorités de l’immigration et les Premiers Peuples. D’autres créateurs, craignant de mettre les pieds sur des surfaces trop chaudes, remisent l’audace. L’art brandit un miroir sociétal. Autant le consulter.

Les femmes, dans le sillage de #MeToo, prennent plus de lumière, muses des oeuvres comme à leur barre. De ces séismes, chacun reçoit l’onde de choc.

Les candidats feraient mieux de parler de culture. Il y a tant de roues à pousser, tant d’engins explosifs à déminer, et cette ferveur à réinventer…

Les vieux de la vieille

En mal d’inspiration, bien des gens demandent au divertissement des frissons éphémères ou un baume pour calmer leurs angoisses.

Sur les propositions de cette rentrée culturelle, on sent flotter ces peurs du lendemain, comme le repli vers les valeurs consacrées. L’avenir a ses raisons d’effrayer, les changements rapides tout autant, mais la crainte d’explorer freine l’innovation. On n’a jamais eu tant besoin de politiciens allumés pour guider leur monde dans le brouillard, mais les vedettes confirmées prennent le relais.

Tant de musiciens étrangers, vétérans des jours d’espoir, en tournée d’adieu ou pas, se produiront bientôt sur nos scènes : de Joan Baez à Paul McCartney, d’Elton John à Brian Wilson, seuls capables d’attirer massivement le public d’un soir en brandissant ses illusions perdues. De même, le retour du Notre-Dame de Paris de Plamondon-Cocciante porte la marque des grandes nostalgies.

Le cinéma international ressuscite à gogo les icônes artistiques du passé, dont celles d’Oscar Wilde ou de Maria Callas, chez nous de Pauline Julien ou du poète Yves Boisvert, figures plus inspirantes, par-delà leurs épreuves, que celles d’une époque entre deux eaux.

Des héros de fiction remettent leurs anciens oripeaux. Au grand écran, Mary Poppins retrouvera son parapluie, Sherlock Holmes sa pipe et sa loupe, Winnie l’ourson son pot de miel, Dumbo l’éléphant ses grandes oreilles et Robin des Bois ses flèches et son carquois. Au Québec, La guerre des tuques 3D reconstruira son fort de glace. La machine à recyclage des formules éprouvées roulera à plein régime. Promis !

Ce qui n’empêche pas certains anniversaires de nous inviter au retour des explosions vitales. Les débordements de 1968, ici comme en France et ailleurs, pourraient, 50 ans plus tard — rêvons un peu —, fouetter l’ardeur des troupes. À pleines galeries universitaires et à la Cinémathèque, des expos montréalaises rappelleront qu’il s’agit parfois d’une étincelle pour embraser les tisons mal éteints. On souhaite au Québec de hurler à la lune, juste pour se sentir exister…