Retour en Italie

L’Italie à l’été 2018, ce sont les ponts qui s’effondrent, provoquant colère, remous politiques et appels au lynchage. C’est l’arrivée au pouvoir d’amateurs et de radicaux se réclamant du « peuple » et de solutions expéditives.

Mais l’Italie, c’est aussi la mondialisation combattue par un « localisme » culturel, alimentaire, coutumier resté vivace à l’ère des MacDo, du smartphone obligatoire pour tous (douze ans et plus), de la manie obsédante et frivole des anglicismes — convention center, body-building et autres coffee breaks — et d’une distinction vestimentaire qui n’est sans doute plus ce qu’elle était.

J’avais passé six mois dans ce pays en 1995, pour observer l’émergence du phénomène Berlusconi et la campagne épuratrice nommée Mani pulite, qui avait finalement accouché d’une souris, en matière de renouvellement politique.

L’espoir exprimé à l’époque par les Italiens est retombé, mais il y avait quelque chose de prophétique (au sens pessimiste) dans l’arrivée au pouvoir de ce Trump avant la lettre et de ce populisme faussement purificateur.

Pour un séjour beaucoup plus court, je suis retourné dans la Grande Botte cet été… après un quart de siècle de mondialisation forcée, de berlusconisme et d’une Union européenne devenue incertaine et instable, l’objet de toutes les détestations dans un pays qui fut naguère le plus pro-européen du continent.

Pour les Italiens, cette nouvelle haine anti-Bruxelles représente un renversement absolu et radical.

   

En 23 ans et demi, le visage des grandes villes d’Italie a été bouleversé par l’invasion des visiteurs étrangers. Les entrées touristiques, qui ont presque triplé, font aujourd’hui des centres historiques de Florence ou de Venise des espèces de représentations permanentes à ciel ouvert, qui en viennent à ne plus exister que par et pour les visiteurs.

Sur les rives des canaux de Venise, on ne trouve plus pour l’essentiel que des hôtels, des restaurants et des boutiques de masques.

Autre bouleversement pour les Italiens, et pas uniquement dans les grands centres touristiques : les étrangers, les migrants dans les rues de Rome et de Milan, de Bologne et de Modène (pakistanais ou bangladeshi, parfois arabes, mais aussi et surtout subsahariens). Parfois intégrés dans de petits boulots, ou en tant qu’étudiants, mais parfois aussi — et même souvent — ne travaillant pas et faisant la manche…

Au milieu des années 1990, ce phénomène — une immigration non planifiée, devenue massive ces dernières années avec les arrivées par la Méditerranée et cette misère visible dans les rues — était encore quasi inconnu.

Il provoque aujourd’hui une grande exaspération, qui explique sans aucun doute la poussée de la droite xénophobe et populiste aux élections de mars dernier. Il est clair que nous sommes ici très éloignés de la religion du multiculturalisme « à la canadienne ».

Depuis son arrivée au pouvoir en juin, la coalition de la Ligue (du provocateur aux gros bras Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur) et du Mouvement 5 étoiles (le « doux » Luigi di Maio et le vociférant Beppe Grillo) a vu sa popularité grimper en flèche, au fur et à mesure que Salvini énonçait et appliquait sa ligne dure sur les migrants.

Ce gouvernement recueille aujourd’hui près de 60 % d’approbation dans les sondages.

   

Pourtant, pour peu qu’on sorte des grands centres, l’Italie est aussi un exemple de préservation culturelle vivante, où la persistance des coutumes et du folklore correspond vraiment à quelque chose, où le goût des tomates, du parmesan et du vrai vinaigre balsamique est stupéfiant.

J’ai eu la chance de me trouver à Sienne — envahie par les touristes, mais moins que Venise et Florence, et avec plus de visiteurs italiens — au moment du Palio delle contrade, la course de chevaux traditionnelle sur la magnifique Piazza del Campo.

La passion des locaux est réelle ; les ados connaissent toutes les chansons traditionnelles ; les défilés en costume dans la ville ne sonnent pas faux comme ceux du 24 juin à Montréal ; ils renvoient à quelque chose de profond, de ressenti, de revendiqué.

L’Italie et ses régions semblent avoir conservé beaucoup mieux qu’ailleurs ce qui fait l’identité locale. Malgré les smartphones et les anglicismes mal digérés, il y a des aspects de la vie qui restent différents, locaux ou nationaux.

Il y a des façons de résister au rouleau compresseur de la mondialisation. Malgré ses possibles dérapages politiques, l’Italie en fournit un exemple.