Les livres voyageurs

Quelle que soit la destination de mes voyages, j’ai toujours considéré la littérature comme un guide, avec trousseau de clés susceptibles d’ouvrir des portes celées. Livres d’auteurs locaux lus avant de partir, sur place ou après coup en complément de programme, ils allongent les périples et les nourrissent.

Après tout, bien des vacanciers glissent un ou deux ouvrages dans leurs bagages pour la plage ou la fin de journée. Pourquoi ne pas les relier au parcours choisi ?

Depuis plusieurs années, cette habitude de lire à l’étranger les écrivains du cru se double de tentatives de convaincre les autres des bienfaits de ma méthode. Hélas ! sans grand résultat jusqu’ici. D’où cette nouvelle bouteille à la mer…

L’exercice réclame quelques fouilles en amont dans nos librairies ou bibliothèques pour trouver les bouquins des auteurs associés à la destination. D’autres volumes se laisseront découvrir in situ, ouvrant de nouvelles perspectives.

Ces essais, pièces et romans, témoins des lieux traversés, contemporains ou anciens, portent souvent en eux l’ADN de la psyché collective, de l’architecture et des paysages de la route, soudain peuplés de voix intimes. Ainsi, en Nouvelle-Angleterre, en juillet dernier…

Le vent de puritanisme soufflant des États-Unis est né dans ces régions portuaires qui accueillirent les passagers britanniques du Mayflower en 1620. Dans le lot : des pèlerins austères, quakers et puritains, appelés à faire souche.

Chaque peuple porte le passé sur ses épaules. Ça vaut pour les Américains, que le melting pot n’aura pas lavés de peurs séculaires de la sexualité collées à des préceptes religieux archaïques. À Boston comme à Salem, à pleins cimetières, maisons biscornues et musées d’histoire ou d’art, comme à travers les regards des commerçants scandalisés par ma quête de figurines pour une collection de diablotins — « Nous sommes une maison honorable, madame ! Pas de ça ici ! » —, l’empreinte de ce puritanisme se dévoilait. D’autant plus profondément à la lecture de La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, un des pères du roman américain, qui se chargea de recréer l’ambiance du Massachusetts des pionniers.

J’en avais vu des adaptations cinématographiques (celles de Wim Wenders et de Roland Joffé) sans avoir lu le roman de 1850, trouvé avant de partir. Situé à Boston au milieu du XVIIe siècle, il raconte la mise au ban après pilori d’une femme jugée coupable d’avoir eu un enfant hors mariage d’un homme qu’elle refusait de nommer et condamnée à porter sur son corsage la lettre A pour adultère. Toute relecture féministe de son cas ne peut se faire que sous hauts cris.

Hawthorne, né à Salem, y dénonçait par la bande la cruauté et l’hypocrisie de ses propres ancêtres puritains qui avaient pris part en 1692 à l’hystérique chasse aux sorcières contre des jeunes filles qui s’imaginaient avoir participé à des sabbats d’enfer. Son grand-père fut un des juges de ces procès aux allures médiévales ayant entraîné l’exécution de 25 personnes et de nombreuses peines d’emprisonnement. Arthur Miller, dans sa pièce Les sorcières de Salem, aura ressuscité l’épisode en lui adjoignant en 1953 les couleurs du maccarthysme, car le monstre resurgit à chaque époque.

Grenouille et cachalot

Mais les livres du voyage peuvent être drôles aussi. À Boston, dans la vitrine d’une vieille librairie, un bouquin de l’humoriste Mark Twain à la superbe couverture rouge ornée d’une grenouille m’est tombé dans l’oeil. Un commis me céda The Jumping Frog pour une bouchée de pain, à tort sans doute. Il s’agissait de l’édition originale de novembre 1903, vraie pièce de collection serrée contre mon coeur.

L’ouvrage racontait comment l’histoire d’un parieur dupé par plus fin que lui, recueillie et publiée par Twain en 1867, puis mal traduite en français, lui avait valu d’être accusé d’avoir pastiché un récit britannique. The Jumping Frog remontait avec humour le cours des malentendus, montrant le fossé des perceptions entre la vieille Europe et l’Amérique. Jamais aplani, ce fossé-là…

D’autres livres enrichissent de mille détails les excursions d’un jour. Et de m’être plongée en juin dans la nouvelle édition française du Moby Dick d’Herman Melville nourrit ma visite au Musée de la baleine de Nantucket. De cette île du Massachusetts s’embarquaient le narrateur Ismaël et son copain Quequeg pour leur expédition de chasse au cachalot blanc.

Parmi les artefacts de ce musée, je retrouvais des dents de baleine sculptées par les marins, décrites par Melville au milieu du XIXe siècle dans son chef-d’oeuvre. Ils en vendaient des reproductions à la boutique attenante, mais pas le roman Moby Dick (ni le DVD de son adaptation par John Huston), trésors négligés par la grande amnésie collective que j’ai eu envie de secouer à coups de livres.