Sur les ailes de l’affaire «Kanata»

L’autre soir, j’ai assisté à l’ouverture du 28e festival Présence autochtone, rendez-vous qui bat son plein à Montréal jusqu’au 15 août, en songeant : « Comme son climat a changé… » L’auditorium de la Grande Bibliothèque affichait archiplein. À eux seuls, les sourires fendus des nombreux « officiels » achevaient de prouver que ce festival devenait le lieu où il faut être et être vu.

Présence autochtone, longtemps mal reconnu, prenait des allures d’événement avec un grand E. Tiens donc !

Lorsque, sur scène, Pierre Karl Péladeau — Québecor soutient activement ce rendez-vous — a promis, enthousiaste, l’engagement à long terme, j’ai compris à quel point le train rouge roulait à pleine vapeur, à la satisfaction des passagers déjà à bord.

L’hôte de la soirée, Jean-Louis Roy, nouveau directeur de BAnQ, n’était pas peu fier de lancer le bal à demeure. André Dudemaine, directeur et cofondateur du festival, rayonnait, affirmant livrer en 2018 sa meilleure programmation. Et d’évoquer un taux de fréquentation triplé en trois ans.

Il est vrai que la qualité artistique a crû au long des éditions. Son cinéma prend de la graine. Sur les traces du groupe Kashtin, des chanteurs autochtones ou inuits, Samian, Florent Vollant, Shauit, Élisapie Isaac, sont des vedettes à l’échelle québécoise.

L’enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées, les excuses d’État sur l’enfer des pensionnats indiens avaient braqué la lumière sur des communautés souvent isolées en douleur de parcours. Oui, mais encore…

Têtes levées

Je l’ai saisi soudain : par-delà les pots cassés, la caisse de résonance de l’affaire Kanata apporta une vraie fierté aux Autochtones en propulsant leurs voix. L’appropriation culturelle par eux dénoncée, nébuleux concept avant prélude de l’affaire SLĀV, se fit sujet de l’heure. Pour une rare fois, ils se seront sentis écoutés et même craints, en prise de pouvoir.

J’avais d’abord supposé que les cris et ressentiments des opposants mettant sur le seul dos des Autochtones l’écroulement de la pièce de théâtre de Robert Lepage à Paris en janvier prochain allaient les déprimer. À tort, grosso modo !

Les médias n’auront jamais autant parlé d’eux depuis la crise d’Oka qu’en cet été caniculaire théâtral. En bien comme en mal, qu’importe ?

Des signataires d’une lettre collective dénonçant leur sous-représentation dans la pièce avaient pu s’exprimer, une délégation rencontrer les créateurs Lepage et Mnouchkine. Le Québec s’était déchaîné à pleins médias : droit sacré de la création libre, d’un bord, sus à l’appropriation culturelle, de l’autre. Tout aura été dit, cette fois sans les exclure.

Ce débat aida les voix qu’on n’écoute jamais à secouer leur chape séculaire d’humiliation. Effet latéral. Aimés ou haïs pour la prise de parole, les Autochtones ont vu leur droit d’être impliqués dans le récit de leur parcours être avalisé.

Et, quelles que soient les prises de position de chacun dans cette affaire, voir des têtes se relever en leurs rangs si opprimés au fil des siècles réjouit le coeur.

L’autre soir, les discours avaient beau s’éterniser avant les projections de courts métrages (certains vraiment délicieux) au programme de Présence autochtone, la patience du public se justifiait souvent par l’ardeur des propos. Le mot « dialogue » résonnait partout. Et quand Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, a dit en riant que les échanges en cours semblaient devenir une base de négociation, ça sonnait plein de bon sens.

Il faut dire que plusieurs invités-orateurs de cette soirée d’ouverture étaient sur la ligne de front depuis trois semaines. André Dudemaine avait cosigné l’épître collective dans Le Devoir et participé à la rencontre avec Robert Lepage et Ariane Mnouchkine autour de Kanata. Ghislain Picard lança, à cette enseigne, des appels au calme et à la réflexion sur la survie et à la diffusion des cultures et des langues autochtones. Simon Brault, du Conseil des arts du Canada, aura dû expliquer sur la place publique — sous vent de contestation — les nouvelles politiques fédérales réclamant d’inclure les Premiers Peuples dans les projets les concernant. Ceux qui se relayaient sur scène sentaient que le vent tournait.

De fait, la balle est dans le camp des Autochtones. À eux de montrer de quel bois culturel ils se chauffent en poussant la formation de leurs troupes. Même leurs détracteurs vont les écouter plus qu’avant.

Jamais le rêve d’André Dudemaine de voir naître un grand centre culturel montréalais dédié aux Premières Nations n’a paru aussi porteur, si indispensable en fait.

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