Rendre les armes

Lorsque le gouvernement de Justin Trudeau a déposé le projet de loi C-71 en mars dernier, le lobby des armes à feu n’a pas tardé à lancer sa contre-attaque. Une pétition réclamant le retrait de ce projet de loi a recueilli en quelques semaines près de 90 000 signatures, dont 9400 au Québec, et les opposants n’ont cessé de dénoncer C-71 sur les réseaux sociaux. Ils ont surtout mené leur campagne contre C-71 dans les circonscriptions rurales, où les députés libéraux sortants ont connu une courte victoire en 2015 et auront fort à faire pour garder leur siège en 2019. Il s’agit d’une vingtaine de circonscriptions, principalement en Ontario, qui pourraient déterminer le résultat d’une élection serrée où les libéraux devront défendre leur bilan des quatre dernières années.

Si les groupes qui militent pour le contrôle des armes à feu considèrent C-71 comme un timide pas en avant, qui resserre quelque peu les règlements entourant la vente des armes à feu, les opposants à C-71, eux, le voient plutôt comme un pas vers la réinstauration d’un registre national des armes à feu. Et cela rend plusieurs députés libéraux très nerveux.

L’ancien registre des armes d’épaule, mis sur pied dans les années 1990 sous le gouvernement de Jean Chrétien, a coûté très cher aux libéraux. Non seulement le registre a été un gâchis financier et administratif qui a connu des déboires semblables à ceux du système de paie Phénix aujourd’hui, mais en plus, les détenteurs des armes de chasse n’ont pas aimé être traités comme des criminels potentiels, alors qu’ils se considéraient comme des citoyens exemplaires. Les conservateurs de Stephen Harper ont promis d’abandonner le registre, ce que le parti a finalement pu faire après avoir gagné un gouvernement majoritaire en 2011.

Or voilà que le débat est relancé avec C-71. « Nous sommes punis par des règlements inutiles et inefficaces, par des exigences absurdes et arbitraires et par une diabolisation de la part du gouvernement et des médias », a déploré en mai dernier Rod Giltaca, de la Coalition canadienne pour le droit aux armes à feu, lors des audiences sur C-71 devant le comité permanent de la Sécurité publique et nationale de la Chambre des communes. Au cas où cela n’aurait pas été assez clair, M. Giltaca a ajouté : « Nous considérons que le projet de loi est un désastre. Il rompt la promesse des libéraux [en 2015] de ne pas créer un nouveau registre des armes d’épaule… La dernière fois qu’ils se sont engagés dans cette voie, cela a coûté plus de 2 milliards de dollars aux contribuables. »

Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, affirme que C-71 n’a rien à voir avec la création d’un nouveau registre des armes à feu. Si le projet de loi est adopté, les commerçants d’armes à feu auront simplement besoin de conserver les données sur leurs ventes pendant 20 ans et tous les antécédents des acheteurs seront examinés, pas seulement ceux des cinq dernières années, comme c’est le cas actuellement.

Si un projet de loi aussi raisonnable que C-71 crée autant de remous, imaginez ce qui se produirait si les libéraux cédaient à la pression des militants anti-armes, du maire de Toronto John Tory et du chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, pour interdire catégoriquement la vente des armes de poing au pays. Or, dans la foulée de la fusillade du 22 juillet qui a fait deux morts et treize blessés dans la Ville Reine, plusieurs sièges libéraux en milieu urbain pourraient être menacés si M. Trudeau ne donne pas suite à ces demandes.

Les avis des experts sont partagés quant à l’efficacité d’une telle interdiction, puisque la plupart des armes de poing utilisées dans les crimes au Canada proviennent des États-Unis et peuvent être facilement achetées sur le marché noir. Qu’à cela ne tienne. Beaucoup de Torontois ont reproché à M. Trudeau de ne pas avoir interrompu ses vacances après la fusillade du 22 juillet. Ils deviennent impatients devant la vague de fusillades qu’a connue la Ville Reine depuis le début de l’année. On a beau promettre de fournir plus de ressources aux forces policières pour lutter contre les gangs de rue et le trafic d’armes, plusieurs députés libéraux provenant des grands centres urbains aimeraient une interdiction pure et simple des armes de poing, même si une telle mesure risquait d’entraîner la défaite de certains de leurs collègues ruraux en 2019.

Lorsqu’il est finalement allé à Toronto cette semaine pour rendre hommage aux victimes de la tragédie, M. Trudeau n’a pas voulu s’engager à interdire des armes de poing. Tout au plus a-t-il promis d’étudier « toutes sortes d’options » pour réduire les crimes violents.

On comprend sa réticence. Pour les libéraux, le contrôle des armes à feu est un couteau à double tranchant.

2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 août 2018 07 h 01

    Le gouvernement Trudeau doit se positionner contre les armes à feu.

    Malgré que le contrôle des armes à feu est un couteau à double tranchant, un bon gouvernement doit faire ce qui est juste et favorable à la sécurité de ses citoyens, pas ce qui est populaire. Un bon gouvernement doit se préoccuper de la sécurité de ses citoyens en interdisant l'usage des armes à feu. On n'a qu'a constaté les dégâts chez nos voisins aux États-Unis où le pouvoir de l'organisation NRA appui la prolifération des armes au détriment de la sécurité des citoyens. L'échec de cette politique du laissez-faire aux États-Unis se traduit par une tradition de fusillades répétées dans les écoles et la mort de centaines de citoyens innocents.

  • Marie Nobert - Abonnée 5 août 2018 04 h 38

    De l'arme des «z'uns» jusqu'au «larmes des urnes»(!)

    Sans commentaire. Grave.

    JHS Baril