Bain de forêt

Chez les Nippons, on appelle cela le «shinrin yoku», thérapie reconnue par le gouvernement depuis 1982 et popularisée par le Dr Qing Li.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Chez les Nippons, on appelle cela le «shinrin yoku», thérapie reconnue par le gouvernement depuis 1982 et popularisée par le Dr Qing Li.

On ne pénètre pas sous la canopée comme dans un Costco. Il y a l’art et la manière, mais la climatisation est fournie. On se fait petit, discret, pour ne pas éveiller les dieux, celui de la foudre ou du feu. On se sent plus vulnérable mais moins seul en compagnie de ces sentinelles silencieuses en bois debout. Il paraît qu’elles se « parlent ». Et elles nous offrent leur protection depuis la nuit des temps. En cet été caniculaire, il fait moins chaud à l’ombre des pins, des pruches et des bouleaux jaunes. Le couvert d’épines, de feuilles mortes et de mousses est agréable sous la semelle. Le chant des sittelles et des mésanges se mêle au toc-toc du pic. La cascade chante, gorgée de l’ADN des derniers orages. Les vautours s’envolent bruyamment, abandonnant la carcasse d’un porc-épic qui a eu maille à partir avec un coyote. On se croirait quasiment à Ahuntsic.

Assise, pieds nus, sur un tapis de mousse et de sphaignes bryophyte d’une espèce rare, je suis émerveillée par tant de résilience. Elles furent l’une des premières à tapisser la planète. Elles nous survivront.

C’est Éric, notre docteur des arbres, qui m’a fait remarquer leur présence. Il a aussi trouvé des chanterelles, pas très loin. Le lichen accroché aux rochers est un croisement d’algues et de champignons ; on pourrait presque en manger si Ricardo s’y intéressait. Quant aux mousses, les Autochtones s’en servaient traditionnellement comme absorbant dans les culottes des bébés.

Aucun médicament n’a autant d’influence directe sur votre santé qu’une marche dans une belle forêt

Ce n’est pas à eux qu’on apprendrait le pouvoir de la sylvothérapie, la médecine des bains de forêt, le dernier truc de citadins pour se calmer, chasser le stress, se recentrer. En font foi des bouquins publiés chez nous, en France ou au Japon, imprimés sur des arbres en plus. Doublement thérapeutique. Ne manque que l’huile essentielle de pin ou de cèdre pour parfumer l’ouvrage. « La valeur immatérielle de la nature ne se possède pas, elle se vit », nous explique Éric Brisbare, un sylvothérapeute français, dans Un bain de forêt. Son livre m’a séduite par ses explications et le réel souci d’initier le néophyte à cette médecine douce des lieux secrets et balsamiques. On peut même la pratiquer dans un parc, pour peu qu’un arbre nous fasse du pied.

Toucher du bois

Chez les Nippons, on appelle cela le shinrin yoku, thérapie reconnue par le gouvernement depuis 1982 et popularisée par le Dr Qing Li, immunologue au Département de santé publique de l’Université de Tokyo. Mais cette pratique remonte à 1927 et on a implanté en divers endroits des sentiers bordés d’espèces précises pour favoriser l’inhalation des huiles essentielles. Dans son livre sur le sujet (Shinrin yoku. L’art et la science du bain de forêt), le médecin nous explique que ces phytoncides ont un pouvoir antibactérien, antiinflammatoire et même anticancérigène. Plus l’air est chaud, plus les arbres dégagent des phytoncides.

La forêt est une fête des sens ; nous y sommes aux aguets, un animal comme les autres, mais l’odorat est probablement le plus sollicité, en lien avec une mémoire atavique. Je hume à la fois la fraîcheur minérale de la cascade, l’humus terreux, la gomme de pin, l’odeur écoeurante et légèrement sucrée de porc-épic en décomposition.

Il n’y a rien comme le terrain, même si une simple image de forêt peut déjà aider les patients à mieux se sentir. Une étude suédoise, en 1980, a démontré qu’on récupérait plus rapidement après une chirurgie dans une chambre avec vue sur la nature qu’avec vue sur un mur.

Du seuil, vous entendrez murmurer le feuillage Et le souffle odorant qui caresse les pins Descendra des sommets vous frôler le visage Son arôme étendra le feu qui vous brûlait

La sylvothérapie peut se faire en marchant, en s’allongeant sur le sol, nus pieds ou en les plongeant dans un ruisseau. Les enfants n’ont généralement pas besoin de mode d’emploi.

Quant aux adultes, ils doivent faire taire leur parent intérieur et leur sens du ridicule achevé avant de s’inspirer des « tree huggers » et se la jouer « Dans mes bras Fernande (ou Armand) ! » avec un arbre plus hippie que les autres qui passait par là. Il faut un peu de courage pour enlacer une écorce sensible pendant cinq minutes. Et plus, si affinités.

C’est vivant

« J’ai essayé dans le boisé où je vais marcher ! J’ai vraiment eu l’impression de sentir quelque chose, mais c’est peut-être dans mon imagination », me raconte ma mère qui n’est pas de la génération flower power et n’a démontré aucune aptitude jusqu’ici. Elle a pourtant osé enlacer un arbre tout en redoutant (je la connais) qu’on la surprenne en plein épisode de démence avancée.

— Moi, j’ai essayé avec un vrai pin et un poteau d’Hydro voisin, pour comparer. Grosse différence ! On sent véritablement le courant passer avec le vivant et rien avec le mort, même avec des fils électriques.

Je lui ai proposé un bain de forêt durant mes vacances qui approchent. Nous allons tester, à l’abri des regards, la câlinothérapie sylvestre. Si la science approuve, on se sent moins folles. Et le simple fait de respirer l’air de la forêt nous rendrait heureux/heureuses grâce à une bactérie appelée le mycobacterium vaccae qui stimule le système immunitaire et donne un coup de fouet au moral du même coup. Cela apaiserait l’anxiété et augmenterait le nombre de pensées positives tout en ralentissant le vieillissement.

Je ne sais ce qu’on attend pour ajouter un bain (de forêt) par semaine aux vieillards qui ne reçoivent plus de toucher affectif dans nos établissements. Cela coûterait moins cher que des patates en poudre. Voilà une main-d’oeuvre gratuite qui exige peu de soin, absorbe le CO2 et reste disponible 24/7. À quand des petits boisés ou forêts cliniques aux huiles essentielles aux abords de nos CHSLD ?

Si les humains ne peuvent plus s’occuper des vieux, laissons la nature le faire. Le gros avantage avec les arbres, c’est qu’ils sont souvent âgés eux-mêmes (plusieurs fois centenaires !), ne nous jugent pas, nous acceptent branches ouvertes et ont tout leur temps. Il y a peut-être là une leçon de vie.

1er août 2018

C’est la date à partir de laquelle notre planète vit à crédit sur le plan des ressources, en 2018. Mais il est intéressant de regarder ce chiffre planétaire plus avant. Selon l’ONG Global Footprint Network, la date varie selon les pays. Ainsi, le 1er août vaut pour l’ensemble de la planète, mais si nous vivions tous comme des Américains (ou des Canadiens), la date serait plutôt le 15 mars (18 mars pour nous). En 2030, nous aurons besoin de deux planètes, mais de cinq si nous adoptions tous le mode de vie nord-américain. Les seuls pays à nous devancer sont le Qatar et les Émirats arabes… Ils font du ski même en été. On appelle ça le progrès et il paraît qu’il ne s’arrête pas.

 

Une vidéo très intéressante pour résumer les défis, dont celui de l’alimentation, bien plus cruciale sur les impacts que la climatisation.

 

Et l’article de mon collègue Alexandre Shields sur ce sujet, en rappel.

Noté

Noté qu’on s’intéressait de plus en plus aux bains de forêt chez nous dans les cas de dépression, notamment.

 

Et s’il vous faut des preuves scientifiques sur les bienfaits d’un séjour dans la nature, certains médecins contestent les études du Dr Li, en France.

 

Au Québec, le Dr François Reeves s’intéresse depuis longtemps à la question et a coécrit un livre fabuleux, Arbres en lumière, l’année dernière, qui aborde cet aspect crucial de la santé liée à nos géants verts.

Adoré

Adoré Paroles d’un bouleau jaune du biologiste Michel Leboeuf (deux fois lauréat du prix Hubert Reeves). Cette fable met en scène un bouleau jaune de 250 ans qui nous raconte l’histoire de la forêt, de son écosystème dont nous ne sommes qu’une branche, mais aussi de l’humanité et son avenir. L’être humain craint davantage les araignées et les serpents venimeux que la déforestation : « C’est simple : le cerveau humain n’a pas été programmé pour appréhender les problèmes à long terme. Et cette vision à court terme est en train de se fracasser contre la réalité physique des limites de la planète. »

 

Le bouleau jaune nous qualifie « d’êtres sans racines » et constate que nous n’avons pas les moyens de nos ambitions. En cet été de bouleversements climatiques, ce livre nous initie à une autre réalité (celle des végétaux) et met le doigt sur plusieurs problèmes qui perdurent faute de capacité cérébrale à les changer depuis 50 ans.

Décidé

Décidé de prendre un bain de forêt prolongé, les pieds dans un ruisseau, près d’un bouleau jaune. Bonne fin d’été. On se retrouve ici le 31 août !