Après le séisme théâtral

Dans un monde idéal, les crises devraient inciter à ouvrir ses oreilles toutes grandes pour en saisir les tenants et aboutissants. Mais le double ouragan de SLĀV et de Kanata a laissé peu de place aux nuances, tant les positions se sont polarisées sur son passage. Ça prendra du temps avant de démêler les écheveaux de la création artistique et de l’appropriation culturelle. Robert Lepage invite à des débats éclairés une fois la poussière retombée. Il a raison. Patience…

Le dramaturge de La trilogie des dragons n’a jamais cessé, au long de sa carrière, et ça l’honore, de créer des ponts entre les cultures. Pas étonnant que ce soit sur son terrain de convergence que les deux mines estivales aient explosé, avec spectacles en débâcle.

Lepage n’est pas raciste. La plupart de ceux qui invitaient à un meilleur dialogue entre les communautés spoliées dans leur histoire et les créateurs blancs attelés à leur récit n’étaient pas des censeurs non plus. L’inflation verbale dessert les deux camps.

On vote pour la liberté de création. Reste que des Noirs et des Autochtones ont aussi le droit d’exprimer leurs griefs de sous-représentation. L’histoire honteuse de l’esclavage des Noirs et de l’écrasement des Premiers Peuples avait été racontée tout croche par les vainqueurs, suscitant méfiance et frustration chez ces grands blessés de la mémoire.

Les décisions de bloquer les pièces de théâtre, pour des raisons en partie médicales et sécuritaires pour SLĀV, financières pour Kanata, ne leur appartenaient pas. Le vent de révision vient de partout et les médias sociaux l’amplifient.

Dans le cas de Kanata, le spectacle prévu à Paris en janvier avec le Théâtre du Soleil — où la directrice Ariane Mnouchkine crie à la censure — est tombé vite, sans précisions sur les relations des Autochtones et de leurs conquérants à y mettre en scène. Les commentaires sur le fond de la pièce, venus cette semaine de Michel Nadeau, son coauteur, arrivaient tard, après retrait et hauts cris.

La teneur de Kanata reste nébuleuse, mais j’ai vu SLĀV et sa proposition m’avait, je l’avoue, dérangée. Avec les meilleures intentions du monde, sans doute inconsciemment, Robert Lepage faisait du personnage joué par Betty Bonifassi le porteur de lumière en matière d’esclavage. Le reste de la distribution, formée par des jeunes filles de couleur ou pas, avançait dans le noir, en quête de racines parfois, sans propos substantiels à défendre.

Une figure blanche plus âgée devenait ainsi l’unique détentrice de connaissances en ces matières. Les savoirs assénés par une culture dominante peuvent s’avérer très parcellaires. Lepage est un grand dramaturge, mais il a plusieurs fers au feu et peut trébucher à l’occasion. Le débat en cours m’aura éclairée sur les pièges de l’ethnocentrisme involontaire, auxquels SLĀV (dont je ne souhaitais pas l’arrêt) n’échappait pas.

Des frontières changeantes

Au banc des accusés : « la rectitude politique ». Avec ses excès à combattre, son vent de puritanisme irritant, cette vague englobe également, rappelons-le, des évolutions de société. L’axe dominants/dominés tend à basculer, si possible, vers une tentative de respect de l’autre. Les droits des femmes, des gais, des minorités ethniques sont moins bafoués. On avance en terrain mal balisé, pierreux, mais aux éclaircies manifestes, à redéfinir avec clairvoyance même si les repères basculent en pleine stupeur.

Dans le courant du jour, un comédien non danois ne pourra plus jouer Hamlet, lancent des voix à la ronde. Mais en s’informant sur l’appropriation culturelle, on comprend que les communautés spoliées par une culture dominante et toujours fragilisées (en gros, les Noirs issus de l’esclavage et les communautés autochtones) sont essentiellement visées.

L’art évolue aussi avec sa société. On ne l’invite pas à se censurer, mais à s’ouvrir, parfois à mieux s’expliquer, à se doter d’antennes. Née dans la foulée des « Oscars so white », la superproduction Black Panther, avec ses héros noirs, témoignait cette année d’une vague de réappropriation culturelle du côté des Afro-Américains difficile à ignorer. Même topo chez les Autochtones, où une renaissance artistique et spirituelle se fait jour. Des politiques culturelles canadiennes exigent désormais que les Premières Nations soient impliquées dans le processus créatif portant sur leur trajectoire. Les seuils de tolérance ont bougé, qui changent la donne.

Ces questions sont complexes et ne peuvent se réduire à un seul point de vue. Le débat débouchera, espérons-le, sur des quartiers généraux du monde culturel pour établir des balises de protection créatrice. On lui souhaite aussi d’accroître le niveau de conscience collective en temps de mutation, quand seul le dialogue éclairé peut nous empêcher de frapper un mur.

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